Emmanuelle Pireyre, « Machine anti-machine », lu par Anne Malaprade


Anne Malaprade démonte pour nous une partie de ce « Machine anti-machine » d’Emmanuelle Pireyre, un sujet bien actuel !


La collection Diaporama a proposé depuis 2019 à huit écrivains (Tanguy Viel, Maylis de Kerangal, Thomas Clerc, Philippe Artières, Olivia Rosenthal, Stéphane Bouquet et Olivier Cadiot) de parler de leur travail en s’appuyant sur des images qu’ils choisissent et mettent en scène dans l’espace d’un livre. Ils ont composé ainsi une sorte de roman-photo de leur écriture. Ils regardent en soi tout en parlant d’ailleurs — ou parlent du monde tout en regardant de quoi ils sont faits.

Emmanuelle Pireyre a écrit en 2024, pour répondre à cette commande, un Machine anti-machine réjouissant et deleuzien. Elle invente un dispositif qu’elle met en place à partir de l’expression circonstanciée et franco-française du « 20 heures ». Revisitant les notions d’inspiration et de voix intérieure, son « 20 heures » singulier consiste à laisser émettre en elle et par elle des images, des voix, des scènes, des anecdotes, des souvenirs, et ce chaque soir autour de 20 heures, dans un lieu qui peut être intime, connu, dans un intérieur plus ou moins familier qui permet l’isolement, — la concentration ouvrant à une forme d’autoscopie. Elle restitue cette expérience renouvelée une dizaine de fois par de courts fragments de prose accompagnés de photographies qui donnent naissance à un art poétique aussi fructueux que malicieux.

Rappelons que le terme machine vient du grec machina qui signifiait astuce, invention ingénieuse, dispositif. Avec quelles machines vivons-nous aujourd’hui ? Dans quelle mesure ces dernières nous aident-elles à exister et nous réaliser ? Nous offrent-elles une liberté élargie, des possibilités d’action et de réflexion amplifiées et privilégiées ? Menacent-elles notre autonomie ? La machine, ici, est un terme polysémique. C’est, par exemple, un autre nom pour le livre : « Les livres sont du mouvement, de l’énergie animant une matière. Je bâtis, me suis-je dit, une machine pièce par pièce, puis je fais passer le réel à l’intérieur pour le transformer. Un livre, ce sont des moteurs qui pulsent, du mouvement, des arbres pour transmettre les forces, des routes dentées qui tournent. J’assemble, je branche, je vérifie la température, je relie au secteur, tout ça dans le noir, au jugé. » Mais dans le livre, les personnages fonctionnent eux aussi sur ce modèle de la machine : « Chaque personnage est mû par son moteur interne, il y a des moteurs plus ou moins volumineux, plus ou moins agissants. » Les forces sociales qui ébranlent ces personnages ? Machines elles aussi ! Et ainsi, si le réel lui-même est une machine éminemment complexe, l’écrivain doit s’en inspirer mais aussi savoir s’en détourner, voire s’en préserver. C’est bien une machine-fiction qu’il s’efforce d’élaborer : cette dernière désautomatise celle qui fonctionne quotidiennement sous et dans nos yeux, celle que nous avons incorporée et dont nous devons apprendre à nous défaire.

Mais la liste des machines n’est pas close… Bien sûr il y a les machines à laver (chez Emmanuelle Pireyre elles lavent et essorent le linge certes, mais aussi l’inconscient), les ordinateurs domestiques, les monte-escaliers, les  téléphones portables, sans oublier les accordéons ! Et le je, le moi, la conscience, le mécanisme de culpabilité ne relèvent-ils pas eux aussi du modèle machine ? Autant d’interrogations qui conduisent l’écrivain à faire un retour sur ses livres passés et prendre conscience que le temps d’une machine à venir est imminent. Après la machine thermo-dynamique (qui chauffe et qui avance, qui conduit et qui carbure) encore pilotée par son inventeur, s’impose la machine contemporaine qui fonctionne à l’algorithme et au laser. Cette dernière soigne peut-être, mais, surtout, surveille, repère, identifie, classe, exclut. Ne faudrait-il pas alors revenir à une forme de bricolage, ou tout au moins réinventer une mécanique lyrique et dansante, qui intègre le hasard, la fuite et la défaillance ?

Art poétique deleuzien, on l’a dit, que ce Machine qui s’ouvre à l’Anti-machine. Le livre s’ouvre sur la mention d’un élégant cochon noir puis se ferme avec l’image d’un sanglier intempestif, capturé, cette fois, par l’appareil photo. Peut-être que le devenir des hommes consiste aussi à apprivoiser le furtif et fugitif animal qu’il est en partie afin de continuer à inventer d’autres mondes qui ne confondent plus la fin et le moyen.

Anne Malaprade

Emmanuelle Pireyre, Machine anti-machine, Imec/Diaporama, 46 p., 2024, 9#