Transgresser la forme : une œuvre sur la crête entre génie et folie, à découvrir en France, de toute urgence.

La décision de publier, traduite pour la première fois en français, l’œuvre d’Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927), égérie du mouvement dada new-yorkais, enterrée au Père-Lachaise, répond pleinement à la volonté d’exigeance des éditions Ypsilon. Celle que l’on surnommait « Baronness Elsa » n’a publié pour l’essentiel que dans les « petites » revues américaines de son temps (The Little Review, New York Dada, The Liberator, Broom, etc.), et laissait à sa mort un ensemble de textes dont elle confia la publication à son amie Djuna Barnes (une autre autrice d’Ypsilon), et à Ezra Pound. Longtemps tombée dans l’oubli et redécouverte depuis quelques années, que ce soit à travers ses œuvres visuelles et écrites, avec la parution, en 2011 seulement, de Body Sweats: The Uncensored Writings of Elsa von Freytag-Loringhoven, la publication de My Book en français constitue autant une curiosité qu’un événement. Les éditions Ypsilon optent rarement pour la facilité, mais leurs choix se voient confirmés par la réception d’un certain nombre de leurs publications (on pense, par exemple, à Alejandra Pizarnik, Claude McKay ou Langston Hughes). Soucieuses de faire découvrir et de donner à lire des « œuvres uniques, c’est-à-dire sans pareil, difficiles à classer dans un genre ; œuvres mineures dans le sens deleuzien (“pour une littérature mineure”) ; trésors cachés ; textes hors du commun ; innovateurs et radicaux », leur ligne éditoriale a une valeur programmatique autant que littéraire, pour pallier les manques et les pertes d’un « monde de plus en plus conformiste et standardisé qui oublie l’importance de la beauté ».
Il faut souligner la difficulté typographique de la réalisation d’un tel livre, en bilingue de surcroît. À la première lecture, on peut être décontenancé, mais comme on l’est quand on ouvre un livre de Paul Van Ostaijen par exemple, dont elle est la contemporaine. La traduction d’Étienne Dobenesque (qui a déjà traduit de nombreux auteurs pour Ypsilon : Djuna Barnes, Alejandra Pizarnik, Pier Paolo Pasolini, H.D., etc.) est d’une grande fluidité et conserve la vitalité étourdissante du texte original. Les difficultés et les écueils étaient nombreux, en raison des registres linguistiques hétérogènes des textes originaux, jouant autant sur les différentes langues que parlait la poétesse que sur ses fulgurances sonores. La traduction restitue cette profusion avec beaucoup de force et de rigueur, en préservant l’élan qui anime ces textes.
La poésie d’Elsa von Freytag-Loringhoven se situe sur cette ligne de crête entre le génie et la folie, et se caractérise par sa « transgression des formes et des normes, des codes et des genres, qu’ils soient esthétiques, sexuels ou moraux ». Cet extrait, pour illustrer la force transgressive et jubilatoire de ces poèmes, est une sorte d’anti-fioretti :
Je — arbre — pleure
saigne — pleure —
notre sang larmes—nos larmes sang.
En haut fixe le soleil
ton œil scintillant —
rire : ciel saphir profond.
Père — ah — nous t’aimons
nous te craignons —
Je — frère — arbre —
Je — mon Seigneur Dieu — te hais aussi
Mon Seigneur Dieu — pour ta cruauté
mon Seigneur Dieu — ta nécessité
ma haine — mon Seigneur Dieu — est
seulement un luxe désinvolte — !
Il devient rare d’avoir la possibilité de découvrir une œuvre qui a plus d’un siècle et dont rien ou presque n’était connu en France. La réalisation d’un tel livre repose sur la qualité de la traduction et le soin apporté à la mise en page. L’œuvre qu’il nous est donné de lire provoque un choc esthétique qui rappelle la première fois que l’on ouvre un livre d’Arno Schmidt.
Cécile A. Holdban
Elsa Von Freytag-Loringhoven, My book, traduction d’Etienne Dobenesque, postface de Liliane Giraudon, Ypsilon, 2026, 304 p., 20€