Isabelle Baladine Howald explore chez Alta Ifland une poésie du corps, du double et de l’exil, entre glace et tremblement.

Parfois on recule devant ce qui nous attire, on repousse l’écho de ce qui s’avance.
Alta Ifland est une femme poète que j’ai pu croiser, d’une grande culture, d’une grande intelligence. Elle a aussi un très beau nom, avec ses a très ouverts et ce nom de pays ou d’île. Elle est roumaine d’origine et écrit en plusieurs langues.
John Taylor a écrit une longue préface à Voix de glace (livre bilingue, français/anglais, ou l’inverse), aussi ne vais-je pas me mesurer à ce qu’il dit, qui est parfaitement juste, qu’il faut découvrir.
Ce qui m’a aussi bien touchée que fait attendre, c’est cette thématique du corps qui m’a rappelé Sylvia Plath, à la fois omniprésent et comme sans cesse retiré à soi-même, et celle du double et/ou de l’ombre, à la fois mental(e) et physique. Il s’agit d’un moi qui n’est pas forcément le sien.
Je laisse comme ça, les textes tremblent en moi. L’écho est fort.
Je propose simplement de la lire :
Première ligne :
Je voudrais écrire une première ligne qui n’appartienne à personne et qui soit tout le contraire du désir d’écrire qu’il a fait naître. Un souffle de mort lui traversera les entrailles, et la brûlure de ce souffle glacé imprimera sur le visage de chaque mot la grimace d’un nouveau-né venu au jour comme on va vers la nuit. Toute la terreur de ce qui est poussé à être explosera sur ces visages, qui se retireront ensuite, terrifiés par le vertige d’être, comme les cornes d’un escargot avant même qu’on les touche. Je serai à la fois la corne de l’escargot, la main tendue vers elle et le nouveau-né à mi-chemin dans le corps de la mère. Je serai également le corps de la mère, mort au moment où le nouveau-né rencontrera le premier rayon de lumière. (p .38)
Voix de glace
Je parle de l’intérieur d’une longue tige de fleurs, et à chaque mot, une perle de rosée tombe de la fleur qui pendant la nuit devient un immense œil noyé de larmes. Mais l’œil ne pleure pas. Il attend, au bord des larmes. Quelque part, dans l’univers des larmes, un vent glacé souffle sur elles, et elles gèlent, elles sont maintenant des fleurs de glace, et je parle de l’intérieur d’une tige de fleur de glace, et la fleur ne pleure plus. Je parle de l’intérieur d’une tige de fleurs de glace qui a gelé dans mon œil, et je ne peux plus sortir de mon œil, je ne peux plus sortir. (p.42)
Le double de mon double
J’ai, comme tout le monde, un double, il se promène par les rues, les mains dans les poches, grimaçant aux passants, et quand je m’arrête pour parler à quelqu’un, pour dire bonjour et échanger de petits sourires, il se hisse derrière moi, le visage tendu par la laideur, et se jette au cou de mon interlocuteur, y laissant ses crocs. Puis, il se lèche les babines et le sang s’écoule goutte-à-goutte dans ses songes.
Mon double est ma négation. Il fait ce que je ne fais pas. Il vit pour moi.
Et si mon double avait son double aussi ? Est-ce que son double serait alors moi ? Je ne le sais mais je sais que moi n’est que l’ombre douteuse et invraisemblable de mon double. (p.70)
Corps de verre
Imaginez un corps de verre, vide à l’intérieur, d’une transparence bleutée. Ensuite imaginez de nombreux corps de verre remplissant les rues d’une ville, n’importe quelle ville, d’hautains promeneurs impénétrables sur lequel le soleil tape en plein et qui resplendissent d’une clarté d’albâtre. Je les regarde, glacée par leur indifférence. Je sais que l’un d’eux est mon corps. Mais lequel ? Si au moins avait-il un signe, quelque chose qui puisse m’aider. Mais non et, il marche à mes côtés, absent, remplissant l’espace de leur géométrie solaire.
Plus tard, la cité éteint ses lumières. Les promeneurs se retirent derrière les portes fermées. Moi seule, je reste dehors, essayant de deviner derrière quelle porte se trouve mon corps, incapable de bouger. Si du moins quelque chose ou quelqu’un pouvait m’aider. Mais non, je sais que je dois deviner toute seule.
Plus tard encore, une sorte de rumeur cristalline vient de la ville, comme si tous les corps de verre s’était mis à ronronner ensemble. Ils célèbrent Minuit. « L’heure d’ardoise d’ardoise lavée d’ardoise lavée… » et je ne sais pas lequel est le mien. Ils semblent dire quelque chose. Étrange, mon corps peut dire des choses sans moi. Quelque part derrière une porte dans une ville il y a un corps qui est le mien. Mais je ne saurai jamais lequel. (p.74)
Absolument pas
Dehors, les troncs d’arbres, les brins d’herbe et des touffes désordonnées poussent en une entente indescriptible avec la terre. Je pose les pieds, un après l’autre, sur la terre mouillée. J’inspire l’odeur fraîche de l’air, mais l’air me repousse comme un corps étranger monstrueux, qui viole la terre-mère. Moi je n’ai pas de mère. Pas de mère. Absolument pas de mère. Les mots s’arrêtent, ahuris, dans ma gorge. Pas de langue. Absolument pas de langue. (p.146)
Isabelle Baladine Howald
Alta Ifland, Voix de glace/Voice of Ice, bilingue, traduit par l’auteure, Fig Press, Les Figues, 2007, réédition 2025, 155 p., 15,57€ – Prix Louis Guillaume du poème en prose 2008