Dominique Quélen, « Matière », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 7, notes de lecture)


Dominique Quélen fait un certain nombre de propositions sur l’ombre et la respiration portées par l’enfance durant toute la vie…


 

« Ecrire petit », ça commence comme ça, en tête du premier « chapitre », si l’on peut dire ainsi. Moi qui suis très intéressée par le minuscule, je suis saisie. L’ensemble est composé de chaque fois deux textes d’une dizaine de lignes chacun par page, entrecoupés par un grand espace. Trois textes parfois, quelques textes de « prose », un peu plus longs, avec des titres ; huit chapitres en tout. Cet espace entre les deux textes par page n’est pour autant absolument pas vide, il est simplement un temps d’attente. Le passage suivant reprend avec un temps de décalage (celui de grandir) « bancal et malaisant ». Tout le livre porte sur l’enfance, le fait de grandir, le corps est très présent, le visage, tout ce qui n’est pas forcément comme on le souhaiterait à cet âge, « trou ou ventre mou ». Et tout est matière, au fond, comme l’indique le titre. Une matière plutôt opaque avec ses instants de grande limpidité. L’ombre dont il est souvent question est comme une prolongation de la conscience de ce corps qui change. Le texte est à la fois intime et extime. Tout est souvent malaise, douleur confuse, sentiment d’inadéquation, de maladresse, souffrances de ne pas correspondre, de rester à l’écart, les petites et grandes peurs (un chien, une noyade). Peu à peu arrive la question de la langue, du « langeage », eux aussi il faut les conquérir, les adapter, les faire entrer dans le moule peu pratique de la bouche, des mots, ses sons de la voix.

 

Livre de formation, en quelque sorte, comme on en a peu lu. Un enfant grandit, il arrive à la question poétique. J’ai tout le temps eu, le temps de cette lecture, comme une impression sourde : quelqu’un parle-t-il ou ne parle-t-il pas, que me dit-il au juste, à quels souvenirs que j’ignore fait-il référence ? J’en reconnais de semblables mais pour finir, peu importe, j’y reconnais toutes les déstabilisations enfantines, quand personne ne fait attention, ne comprend rien à ce que sont vraiment les enfants, petites personnes si précises pourtant, on les force et on les dérange de toute façon constamment, petites silhouettes qu’on fait courir derrière soi en les tirant d’une main en permanence. Il faut se mettre à la petite hauteur des enfants, dans tous les sens que l’on peut entendre. Dominique Quélen s’est mis à la hauteur de sa propre enfance, de l’enfant qu’il était. Que peut alors faire la poésie ? Peut-être soulever quelque chose, ouvrir quelque chose, détourner quelque chose. Peu à peu apparaît un « tu », double de l’auteur, son ombre ou un vrai « autre », « frère à l’épaule », ou « un enfant relatif », la question reste ouverte. Nombres d’animaux errent dans le livre, pas toujours rassurants. Une odeur de terre aussi qui peut recouvrir, cacher mais pas seulement. On sent un long travail de maturation de cet enfant qu’il fut, du poète qu’il devint, qu’il n’a pas fini de devenir.

A la fin ce livre pour moi garde du mystère, c’est ce qui me fera y revenir.

La beauté n’étant pas encore interdite, j’aimerais souligner la beauté de ce livre, ses voilages et aperçus de clarté, quelque chose de la pluie, ou des larmes, la douceur d’une peau d’enfant. A lire quand on est tranquille, silencieusement, en écoutant les blancs qui durent et sonnent comme des appels lointains.

Isabelle Baladine Howald

Dominique Quélen, Matière, Flammarion Poésie, 2025,121 p. 18€

 

C’est ici. Je dois réparer comme ce qui serait faux ou faussé, comme quelque chose qui serait tombé dedans qu’on entend bien puisque tu es en train de mourir de toutes les façons possibles, chercher partout les rapports où ils sont. Nos moitiés d’idées suffisent ou la seconde moitié de l’élan seulement à accomplir. L’élan physique du corps, ce qui est perdu dans l’accomplissement de se mouvoir. Puis, une fois le temps passé, soit le souvenir ou la pensée venue à l’instant même, à côté de ce qui manque à considérer l’aspect du corps qui était ce qu’on avait.

 

Ta privation de regarder ton corps à travers tes lunettes. A moitié dans ce nouvel étant de ton maillot à quoi tu ne t’exerces pas, d’avoir laissé ton pied dans la vase heureusement déchaussé. Cette partie de l’enfant qu’on parle en soi, toutes mes fois en une, étant devenue ce que tu as donné pour perte. Comme une partie gâchée de prendre des nourritures qu’on dirait aussi bien pour se montrer, maigrir aux alentours pour les filles à cet âge-là, faute du corps avantageux et des cheveux propices. Cette chose. Mon nom, dis-tu. Cette chose trouvée au milieu.
p.77

 

🌿

 

Je te regarde avec attention dans l’eau. Nous parlons pour nous connaitre immédiatement, en hâte, et ta présence fait un trou où nous formons un dépôt par notre corps. Il est composé d’extraits. Il essaie de penser et de voir la chose aussitôt obtenue. Rivières, anguilles, crapauds puisque c’est de la nature, apparaissent ainsi tout le temps que dure l’effort de la pensée. Leur présence occupe un espace. Il est exprimé en phrase qui sont de l’espace, en objets qui sont de la nature. L’objet d’une phrase est suivi d’un trou équivalent où tu n’es pas.

 

 

Aujourd’hui, ce qui apparaissait avait l’air d’un homme aux muscles très compétitifs, où nous rougissions au travers de notre peau, le connaissant. Nous, à savoir ta poitrine aussi dont s’ouvre la mémoire et s’insurge, à la piscine, à être toujours cachée derrière le chlore. La température de l’eau de devenait gelée et abondante au corps où tu te composais d’une forme de gros garçon. De grandes quantités d’exploits propageaient en nous un tremblement, nous faisaient vibrer. On appelle ainsi dans la vie le nom des choses et comment allais-tu par exemple.
p.78