Clélia Nau, « La Parade des fleurs. Leçons de peinture », lu par Pascal Dethurens (III, 7, note de lecture)


Voici pour les fêtes LE beau livre d’art sur les fleurs, chères au cœur des poètes et peintres. Respirons, rêvons.


 

 

« Retour aux choses mêmes ». Jamais l’injonction de Husserl ne prend toute sa force, jamais non plus elle ne se montre aussi salutaire que, hors de toute idée reçue, loin de tout stéréotype, quand on cherche à comprendre les choses telles qu’elles sont. « Porter sur les choses un jugement rationnel et scientifique, c’est se régler sur les choses mêmes, ou revenir des discours et des opinions aux choses mêmes, les interroger en tant qu’elles se donnent elles-mêmes et repousser tous les préjugés étrangers à la chose même ». Les choses demeurent ce qu’elles sont, quoi qu’on dise d’elles. Les choses… Les choses sont les choses. Les fleurs comme le reste. Gertrude Stein, on s’en souvient, avait choisi la rose dans son poème « Sacred Emily ». Et pour dire de la rose ceci : « Rose is a rose is a rose is a rose ».

Les fleurs donc. On les voudrait porteuses de toutes les virtualités du langage, grevées de tous les poids du symbole. Encombrées, autrement dit. Mises à la place d’autres choses que les choses qu’elles sont. Sentimentales, orgueilleuses, timides, amoureuses, compassionnelles, quoi encore, triomphantes, éphémères, sensuelles, discrètes : aussi gorgées de significations que l’imaginaire a bien voulu les charger. Rien n’aura été dit d’elles pour autant. Mieux vaut réduire alors la sphère des mots à la tautologie pure. Au moins on n’aura pas parlé au-dessus des choses. Encore faudrait-il, pour cela, savoir comment parler des choses dans les choses, savoir comment prendre, comme le disait si bien Ponge, leur parti pris. Le moyen ? Lire La Parade des fleurs de Clélia Nau.

« Regardons la fleur pour ce qu’elle est », comme nous invite à le faire l’auteure, car « l’énigme est à la surface, dans la vitalité et la variété des apparences, et non dans un sens symbolique caché ». Assez d’ouvrages ont brodé des allégories autour des tableaux de fleurs, même lorsque ces derniers ne laissaient pas le loisir de s’égarer dans on ne sait quelles connotations. Sans doute le lys est-il associé à la Vierge, sans doute aussi la rose est-elle inséparable de la passion amoureuse, et sans doute encore le myosotis évoque-t-il la fidélité du souvenir : on peut voir des sens secrets partout, si on est porté à la manie du décryptage. La tentation du débordement interprétatif n’épargne personne. Nul n’ignore par exemple de quelles somptuosités symboliques se parent les vanités florales, dans l’éclat que leur a conféré le Siècle d’or européen. De là l’autorisation accordée à la logorrhée herméneutique. Et les fleurs de faner, moins sous l’effet du temps que sous la pression des mots qu’on leur impose. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici.

Ce dont il s’agit, c’est d’abord de notre façon de regarder. De regarder et donc de comprendre. Comment ! Ne savions-nous donc pas regarder ? Les fleurs nous répondent que non. Walter Benjamin avait intitulé un de ses articles de 1928 « Du nouveau à propos des fleurs » : et du nouveau il y en a, dans l’essai singulier de Clélia Nau. Car le « langage des fleurs », pour reprendre le titre d’un texte de Bataille de 1929, n’a pas fini de nous surprendre, et surtout il n’a pas fini de nous apprendre. Et quoi ? « Prendre la fleur pour ce qu’elle est, s’en tenir à une stricte logique du sensible », c’est-à-dire « s’attacher au seul aspect ». Vaste programme. C’est celui auquel nous invite le livre à travers d’innombrables images, des iris de Dürer et de Bellini au dahlia de Mondrian, des lilas de Manet à l’orchidée de Proust, des roses de Cy Twombly aux tulipes de Leendert Blok et des mimosas de Bonnard aux tournesols de Van Gogh. Toutes ces fleurs, les vraies et les peintes, nous les connaissions, nous les avions regardées, mais nous ne les avions pas vues pour ce qu’elles sont. Il faut savoir gré aux éditions Hazan de les offrir au regard en grand format, souvent aussi en très grand format, et toujours d’excellente facture, et à Clélia Nau de nous en proposer une lecture aussi malicieuse que perspicace.
Belles, ces fleurs ? On aimerait répondre en empruntant à Pessoa quelques vers du Gardeur de troupeaux :

            De la beauté, une fleur par hasard en aurait-elle ?
            Un fruit, aurait-il par hasard de la beauté ?
            Non : ils ont couleur et forme
            Et existence tout simplement.
          La beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas et que je donne aux choses en échange du plaisir        qu’elles me donnent.
            Cela ne signifie rien.

La beauté des choses n’est pas dans ce qu’on croit, et celle des fleurs de ce livre ne se laisse pas réduire aux associations qu’on se plaît à leur prêter. De la beauté, à l’évidence, celles de Bosschaert l’Ancien en ont, comme celles de Henry Fox Talbot, comme celles encore d’Odilon Redon ou d’Ogawa Kazumasa. Mais elles en ont, toutes, de la plus humble comme le bouton d’or de Bartolomeo Veneto à la plus énigmatique comme la fleur-œil de Francesco Del Cossa. Elles en ont, toutes, d’abord, en ce qu’elles sont. Étonnante leçon de peinture, qui est aussi une leçon de poésie. Lisons la suite du poème :

            Les poètes mystiques sont des philosophes malades,
            Et les philosophes sont des hommes fous.
            Parce que les poètes disent que les fleurs ont des sensations,
            Que les pierres ont une âme
            Et que les fleuves se pâment au clair de lune.
            Mais les fleurs, si elles sentaient, ne seraient pas des fleurs, elles seraient des personnes.

En vertu de quoi « il faut ignorer ce que sont les fleurs ». Les voir seulement comme et pour ce qu’elles sont. Clélia Nau n’y va pas de main morte quand elle parle de « la cécité de l’historien de l’art à l’égard de la vie des plantes », et qu’elle déplore « son incapacité à voir la fleur pour ce qu’elle est ». Il y a urgence à se débarrasser du savoir sédimenté autour des fleurs de l’art, légendes, fables, croyances, symboles de tous ordres. Il est temps, autrement dit, de se laisser impressionner par l’exubérance des fleurs, leurs formes et leurs couleurs, leurs poudres, leurs sucs, leurs géométries chahutées par l’afflux de la sève ou la dissémination. Une leçon à en tirer ? Une, entre cent livrées par l’ouvrage. Les peintres sont des pollinisateurs. Monet était un « peintre jardinier pour qui peindre est une modalité de ‘l’horticulter’, pour qui la surface du tableau est un terreau qu’on ensemence de touches fragmentées ». Pour Pindare et Platon déjà, dans le jardin des muses, le peintre et le poète étaient évoqués comme des êtres butinant de fleur en fleur. Les poudroiements chromatiques d’un Seurat ou d’un Signac sont de la même essence que la « vapeur séminale » qui se détache d’une fleur au moment de la fertilisation. Ensemencement qui prolonge le geste du semeur de Van Gogh pour donner vie à la terre et lui permettre, comme le peintre avec son pinceau, de la faire fleurir encore et encore.

Allons donc voir si les roses sont autre chose que des roses. Les fleurs sont signes et elles font signe. À nous d’y être attentifs car, pour reprendre les mots de Ponge à propos des « êtres animés » de la flore, « ils n’ont à leur disposition pour attirer l’attention sur eux que leurs poses, que des lignes, et parfois un signal exceptionnel, un extraordinaire appel aux yeux et à l’odorat sous forme d’ampoules ou de bombes lumineuses et parfumées, qu’on appelle des fleurs ». Un appel aux yeux : on n’en connaît pas d’aussi extraordinaire que celui que nous lance ce livre étonnant.


Pascal Dethurens

Clélia Nau, La Parade des fleurs. Leçons de peinture, Paris, Hazan, 2025, 290 pages, 110€.