Christophe Dauphin, entretien avec Grégory Rateau (III, 8, entretiens)


Grégory Rateau questionne Christophe Dauphin sur sa relation à la poésie, conçue comme une manière d’être face à la vie.


 

 

Poète, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, Christophe Dauphin (né en 1968, à Nonancourt, dans l’Eure), est l’auteur d’une quarantaine de livres, dont récemment, aux éditions Les Hommes sans Épaules, les essais : Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (2025), Derrière mes doubles, Jean-Pierre Duprey & Jacques Prevel (2021), Surréalisme et littérature (21bis Mirabeau, 2021), ou, les poèmes de Totem normand pour un soleil noir (2020). Christophe Dauphin mène depuis les années 1990 un travail de passeur attentif. Revendiquant une filiation surréaliste, il conjugue exploration poétique, engagement éditorial et curiosité du monde. Sa revue s’est imposée aujourd’hui comme un repère essentiel de découverte et de fidélité dans le paysage de la poésie contemporaine.

 



Grégory Rateau : Vous êtes à la fois poète, critique et éditeur. Comment articulez-vous ces trois fonctions ? Le travail d’éditeur influence-t-il votre écriture, ou au contraire vous oblige-t-il à vous en détacher ?

Christophe Dauphin
 : Jacques Simonomis[1] affirmait volontiers : « Le travail de critique et de directeur de revue se fait au détriment de l’œuvre. » Il pensait que ces activités, qu’il menait lui-même, cependant, étaient « chronophages », et que le poète en était lésé dans sa création. Le plus curieux, c’est que la propre création de Jacques s’articule autour de trois axes, lesquels correspondent à des registres tout à fait différents et, quasi, somme toute, à trois œuvres en une : le réalisme, l’humour et l’imaginaire. Peut-on dire que le poète réaliste de Claudication du monde (2004) a été lésé par celui d’Un singulier grand ordinaire (2003), soit de l’imaginaire ? Et que ce dernier le serait à son tour par celui de Sa Majesté Auriculaire (1998), soit, l’humour, qui, chez lui, correspond à un art de vivre et de juger la réalité, mais n’est pas une fin en soi ? Bien sûr que non.
À l’opposé de Jacques, Jean Breton[2], le poète de la Poésie pour vivre, qui a découvert les meilleurs et encouragé plusieurs générations de poètes, pensait, pour sa part, que l’activité éditoriale était complémentaire de son œuvre poétique. Le temps pris sur l’œuvre du poète ? Jean répondait : « On peut préférer la pluie fine à l’averse. » Que veut-il dire ? Qu’avoir plus de temps, ne change rien, du moins si l’on part du principe que la parution d’un nouveau livre doit correspondre à un renouvellement, à un apport, et non, à un ersatz du précédent.
Ma position se rapproche de celle de Jean Breton, et je pense qu’Alain Breton[3] la partage aussi, lui, qui tout en élaborant, à l’instar de son père, une œuvre poétique, qui est selon moi, la plus importante de sa génération, n’a eu de cesse d’œuvrer au collectif en déployant une intense activité éditoriale. La création poétique s’articule parfaitement avec l’activité éditoriale, la critique et l’essai. Tout cela fonctionne ensemble, selon le principe des vases communicants. Le poète ne s’appauvrit ni ne perd du temps, lorsqu’il se fait critique et essayiste ou éditeur, travaillant sur l’éditorial d’un numéro de la revue ou d’un livre. Bien au contraire, le poète se nourrit de ces activités, lesquelles, loin d’être cloisonnées, dialoguent entre elles et l’enrichissent.


GR : Vous revendiquez une filiation avec le surréalisme, non comme école mais comme attitude face au monde. Que représente aujourd’hui cet esprit pour vous, à une époque où la poésie tend parfois à se refermer sur elle-même ?

CD :
Je ne pense pas que la poésie, du moins la production qui se déverse en ce moment, se referme sur elle-même. Pire, elle disparait. Il existe en effet une nouvelle tendance qui consiste à labelliser : poésie, des livres qui en sont totalement dépourvus, de poésie, et, naturellement de poèmes, au profit d’une prose qui relève du langage commun, découpée en vers.
Pour ce qui concerne ma filiation. Elle est double, en fait : la Poésie pour vivre et le surréalisme. La Poésie pour vivre incarne l’essence même de ce que sont les Hommes sans Épaules, des origines à nos jours, soixante-douze ans plus tard. La Poésie pour vivre, plus qu’un projet d’écriture, est un art de vivre en poésie, un courant poétique dont les racines historiques remontent à 1953, avec la création, à Avignon, par le poète Jean Breton, de la revue Les Hommes sans Épaules. La Poésie pour vivre rassemble les poètes de l’émotion, qui refusent de voir la vie affective enterrée, tout en enrichissant l’intimisme et le fluet registre fantaisiste d’une relation plus brutale, viscérale souvent, avec le quotidien, en y intégrant tous les apports de la psychologie des profondeurs, après celle des épidermes. La Poésie pour vivre renvoie à une résistance contre les tenants de l’art pour l’art, ceux qui passent leur temps à repeindre leur tour d’ivoire, ceux qui ronronnent auprès de la cendre, ceux qui caressent des objets que personne d’autre ne puisse toucher, ceux qui sont emprisonnés dans leurs préjugés. « Face à ces impostures obscènes, il fallait un coup de balai hygiénique. Quand on est de corvée de latrines, on ne met pas des gants beurre frais », écrit Guy Chambelland[4]. Cette résistance s’est organisée autour des Hommes sans Épaules, et, plus tard, en 1969, de Poésie 1, et par la publication, en 1964, par Jean Breton et Serge Brindeau, du manifeste Poésie pour vivre, Le Manifeste de l’homme ordinaire (la Table Ronde), qui délivre une sensibilité poétique largement relayée par Le Pont de l’Épée. Le manifeste à fait grand bruit, à l’époque : les poètes comme la critique se divisant en deux camps : les défenseurs de l’homme ordinaire, du poète de l’émotion, et les gardiens du laboratoire verbal réservé à une élite. Pour nous, le poème n’est pas seulement un objet verbal peaufiné à l’abri de toute critique formelle : il doit être cosigné par l’émotion.
La Poésie pour vivre, dès l’après-guerre, s’est développée parallèlement au surréalisme, avec lequel il a toujours existé de nombreuses passerelles. Ainsi, André Breton, Georges Bataille ou René Char, pour ne citer que quelques noms, ont été des amis et fervents soutiens de la première équipe des Hommes sans Épaules. Il convient aussi d’ajouter, les noms de Blaise Cendrars, Alain Borne, Lucien Becker, Henri Rode[5], qui a été l’ami et l’aîné important de trois générations d’Hommes sans Épaules, Jean Breton, Alain Breton, puis moi-même.
Sans oublier Henry Miller, le romancier de Tropique du cancer (1934), ami de Jean Breton, qui signe (in Les Hommes sans Épaules n°7, 1ère série, février 1956) le deuxième manifeste important du groupe, Recoupements sur Avignon, dont je cite un extrait, qui nous porte toujours autant, soixante-neuf ans plus tard : « Jeunes hommes d’Avignon à qui ces mots sont adressés… Demeurez les hérétiques que vous avez toujours été. Ne vous adaptez pas, ne pliez le genou. Plus extraordinaire qu’aucune de celles connues par la terre, une révolution va s’accomplir. Elle nivellera toutes les classes, tous les partis, toutes les factions. Demain, le centre de gravité se déplacera de nouveau vers le Sud, là seulement où la puissance peut se changer en lumière, là seulement où la justice peut être administrée sans la souillure de la tyrannie… Le nouvel homme qui émerge des cavernes du sommeil ne nous apparaîtra pas vénérable à force de sagesse, mais nu et invulnérable. L’homme n’a pas encore connu la jeunesse. Il a été, à travers sa lente évolution, pareil à une larve dans l’intimité de sa propre chrysalide. Jusqu’à présent, l’homme a été le prisonnier de l’homme. Bientôt il se servira de ses ailes. N’oublions pas, lorsqu’il jaillira de son cocon, que ses ailes puissantes et malheureuses auront poussé pendant son sommeil. Félicitations, ô jeunes hommes d’Avignon ! Ne vous dites pas « très jeunes ». Dites seulement que vous êtes jeunes, éternellement jeunes. Tout près de vous, les genoux et les coudes dans la boue du Rhône, rampe le symbole du Vieil Homme, l’échine brisée… À bas les Papes – dans tous les domaines ! Laissez-les se faire somnambules dans les salles de la mémoire, pour qu’ils puissent un jour, tel saint Augustin, y rencontrer Dieu. »
J’ajoute que nombre de surréalistes ou apparentés ont collaboré avec Jean Breton au sein des éditions Saint-Germain-des-Prés, comme dans la revue Poésie 1, tels, qu’André Masson, Achille Chavée, Malcolm de Chazal, Pierre de Massot, Jacques Baron, Philippe Soupault, Jacques Hérold ou Wifredo Lam.
Mais, c’est bien sûr à partir de 1997, lorsque j’ai repris la direction de la revue Les Hommes sans Épaules, que les liens se sont encore resserrés davantage avec le surréalisme. Mon lien avec le mouvement, est un lien de sang et historique. Il faut avoir une admiration et une gratitude infinies pour les poètes et les artistes surréalistes, sans qui la poésie et l’art du XXème siècle n’auraient été qu’un marécage de conventions. Ils ont su assumer la vie comme le jeu supérieur du vivant.
Le surréalisme est le plus grand mouvement poétique et artistique du XXème siècle, non seulement par la qualité de ses participants, devenus des maîtres de la création moderne, mais aussi par sa diffusion internationale d’une ampleur extraordinaire, qu’aucun des mouvements qui l’ont précédé ou suivi, n’a pu égaler.
La mort d’André Breton en 1966, et dissolution du groupe surréaliste en 1969, ne laisse pas un vide béant. Il a fécondé en cinquante ans le chant poétique, dans la pensée, la poésie ou les arts plastiques. Des poètes et des artistes en reprennent les l’acquis, à travers le monde, pour le prolonger. Ce prolongement a pu se faire, me concernant, grâce à la transmission de la deuxième génération de surréalistes historiques. C’est cette histoire, que j’ai moi-même intégrée. Non pas, en me disant que j’allais me mettre à écrire ou à penser d’une certaine manière, qui « ferait » ou « serait » surréaliste. Ce qui est absurde, dans la mesure où le surréalisme n’est pas une école littéraire, ni une manière d’écrire et de peindre, mais tout l’inverse : Il n’est plus question dans un poème de faire joli, mais de faire vrai, d’afficher, dans le domaine de la création et de l’écrit, la plus grande liberté pour saisir la plus grande authenticité. Avec le surréalisme, la poésie se met à déborder de la simple activité littéraire et intellectuelle pour envahir l’espace même de la vie. Être surréaliste, c’est une manière d’être au monde, dans une quête permanente du merveilleux dans le quotidien, autour des grands totems, que sont la révolution, le rêve, la poésie et la connaissance.
Donc, je n’ai rien changé à ma manière d’écrire et de penser, mais lorsque j’ai découvert le surréalisme, je n’avais pas même vingt ans, j’ai reçu un choc profond. Ma voie/voix était là, dans la poésie et le prolongement du surréalisme. Non pas un prolongement en copiant les poètes surréalistes pour faire des plats mal réchauffés. Mais un prolongement avec mes propres acquis. C’est comme cela que je m’exprimais, que j’avais envie et besoin de le faire, et que j’ai commencé à le faire, en 1985, à dix-sept ans. Mais, On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans, nous dit Rimbaud.
Puis, j’ai eu la chance de connaître et de devenir l’ami de poètes et peintres du surréalisme historique, ou apparentés. Étant né en 1968, j’ai eu la chance de connaître les poètes Philippe Soupault, Alain Jouffroy, Gherasim Luca, Jean-Dominique Rey, Alain Joubert, Jacques Kober, Daniel Abel, Yves Bonnefoy, Annie Le Brun, Hervé Delabarre, Guy Cabanel, Nanos Valaoritis (le chef de file du surréalisme grec), Abdul Kader El Janabi (fondateur du surréalisme arabe), mais aussi Aube Breton, l’écrivain et cinéaste Nelly Kaplan, les peintres Jean Benoit, Ljuba, ou la sculpteur argentine Virginia Tentindo. Et enfin, j’ai été membre du comité de rédaction de la dernière grande revue surréaliste Supérieur Inconnu[6], fondée et dirigée par l’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian[7], de 1995 à 2011.
À compter de mes dix-huit ans, j’ai grandi avec eux (et pas seulement leurs œuvres), dont certains furent pour moi des antipères, surtout Sarane Alexandrian, et, bien sûr, Jean et Alain Breton, Henri Rode, Jean Rousselot ou Yves Bonnefoy. J’ajoute encore, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Georges-Emmanuel Clancier, René Depestre, François Montmaneix ou Hervé Delabarre. Je leur dois TOUT, ainsi qu’à la poésie.
Ce que je nomme émotivisme[8], en hommage à Jean Breton et à Guy Chambelland, provient en droite ligne de la Poésie pour vivre et du surréalisme, dont il est la synthèse. La poésie émotiviste est la création par une œuvre esthétique (grâce à une certaine association de mots, de couleurs ou de formes, qui se fixent et assument une réalité incomparable à toute autre), d’une émotion particulière que les choses de la nature ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme -, ne peut que rejoindre la création de Pierre Reverdy, pour qui, la poésie n’est pas dans les choses, mais uniquement dans l’homme, et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer.
La poésie est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme – l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser. Le propre du poète de l’émotion, nous dit encore Reverdy, est de penser et de se penser en images – de considérer les choses dans la mesure où elles peuvent se prêter à la formation des images qui constituent son particulier moyen d’expression. Sa faculté majeure est de discerner, dans les choses, des rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent, seront susceptibles de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner. Et c’est par cette révélation d’un lien secret entre les choses, dont nous constatons que nous n’avions jusque-là qu’une connaissance imparfaite, que l’émotion spécifiquement poétique est obtenue. C’est dans cette lutte contre le réel tel qu’il est, où se trouve engagée la conscience humaine, que s’affirme l’utilité du poète et que la poésie naît.
Pour revenir sur la question initiale. Je donne la preuve de la supériorité du surréalisme, en faisant le constat qu’en 2025, ce mouvement n’a toujours pas été dépassé et supplanté par un autre, malgré le foisonnement qui a suivi. Le surréalisme est toujours actuel en termes de création poétique et plastique, d’état d’esprit, d’ouverture de l’être et de révolte, non seulement par le nombre de livres et d’expositions qui lui sont consacrés à travers le monde, mais aussi par le nombre important, bien que minoritaire, d’artistes qui en reprennent ouvertement ou non le flambeau, là aussi, encore et toujours à travers le monde, de la France au Japon, en passant par l’Amérique du Nord ou du Sud.
Il y a sa capacité de correspondre aux aspirations profondes de l’esprit humain universel, et le fait que dès sa naissance à Paris en 1924, il se soit réparti à travers le monde, étant revendiqué par des groupes constitués dans les principales capitales. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1947, pas moins de vingt-sept nations contenaient des groupes surréalistes notoires. 
Le surréalisme est un mouvement que les poètes épousent comme on épouse la vie. Le surréalisme n’est pas la quête d’un paradis supraterrestre, mais une culture et une exploitation de « l’ici ».


GR : Le numéro 60 de la revue est consacré à Josep Vicenç Foix et au surréalisme catalan. Qu’est-ce qui vous a conduit à lui rendre hommage ? Comment percevez-vous le lien entre Foix, l’avant-garde catalane et votre propre geste éditorial ?

CD :
Cela fait longtemps que germe en nous l’idée de consacrer un numéro à l’Espagne et à ses poètes. L’occasion s’est présentée lorsque Boris Monneau, un jeune catalan passionné, est venu me trouver pour proposer de réaliser, à partir de ses propres traductions, un dossier pour Les Hommes sans Épaules, autour de la figure méconnue en France, mais très célèbre en Catalogne, de Josep Vicenç Foix, et des poètes catalans qui le suivent. Le projet est totalement inédit et ambitieux. Il défriche (et nous adorons défricher) tout un pan ignoré ou méconnu en France de la poésie catalane.  Nous avons aussitôt décidé de ne pas nous limiter à la Catalogne espagnole et à ses poètes et peintres, mais d’y associer aussi la Catalogne du Nord, française, et quelques-uns de ses poètes, dont Jordi Père Cerda, Robert Rius ou Paul Pugnaud. Il n’y avait qu’un pas, aussi, pour nous étendre, à la suite de ce dossier catalan, à l’Espagne, notamment aux poètes de la Deuxième république, qui nous sont chers, sans évacuer, bien évidemment, la période qu’ils traversèrent, et qui va de l’arrivée au pouvoir du Frente Popular, en 1936, à la Retirada[9], en passant par la guerre civile et la révolution, de Miguel de Unamuno à Miguel Hernandez, en passant par Antonio Machado, Federico Garcia Lorca, Pablo Neruda ou Luis Buñuel. Une poésie liée au peuple et comme jaillie du sol appartient à l’Espagne.
Cette époque et cette poésie, touchent de près l’histoire personnelle de certains d’entre nous, dont Maria Breton, la femme de Jean, Basque espagnole, et surtout la poète Elodia Zaragoza Turki, qui fut membre jusqu’à sa disparition, en 2020, de notre comité de rédaction. Elle est née à Valence dans l’hôpital d’un bagne de Franco, à la fin de la guerre civile espagnole, où sa mère, la Chiqueta, Amelia Jover Velasco, figure de l’anarcho-syndicalisme espagnol et de la légendaire Confederación Nacional del Trabajo (CNT), était condamnée à mort, alors que son père, Antonio Zaragoza, Capitaine de Corvette de la Marine républicaine, à bord du seul sous-marin de la flotte, avait rejoint, avec l’ensemble de cette dernière, la Tunisie pour échapper à Franco. De savoir, qu’aujourd’hui, à son tour, le fils d’Elodia, et donc, le petit-fils d’Antonio et de la Chiqueta, subit lui aussi les fers du fascisme, est insoutenable. Khayam Turki, 60 ans, a été condamné, le 25 avril 2025, à Tunis, à 48 ans de prison, parmi quarante opposants politiques au régime du président-dictateur Saïed, au terme d’une parodie de procès, sans comparutions ni plaidoiries. L’Espagne a eu besoin de ses grands-parents. La Tunisie a eu besoin de ses parents, au lendemain de l’indépendance. Et c’est de lui, à présent, dont elle a besoin, mais libre ! Et le plus tôtt, sera le mieux, comme cela est enfin le cas de Boualem Sansal, qui a retrouvé sa liberté, le 12 novembre 2025, après avoir passé un an dans les geôles de la dictature algérienne.


GR : D’autres numéros des Hommes sans Épaules, ont ouvert la revue à des horizons étrangers. Comment se choisissent ces dossiers ? S’agit-il de voyages, de rencontres, d’un désir de tisser des correspondances entre les langues et les cultures ?

CD :
Nous venons de voir ce qu’il en est de l’Espagne et de la Catalogne. Pour les sommaires passés et à venir, oui, ils découlent, la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, de voyages. Et qu’est-ce qu’un voyage, si ce n’est une, et même, souvent, des rencontres, avec des paysages, certes, mais aussi, avant tout, une langue, une culture, une histoire, des femmes et des hommes ? Et ces voyages, ces rencontres, nous amènent à parcourir la mémoire et le réel, en France, comme à l’étranger.
Citons, pour la France, la Charente, avec le dossier « La poésie et les Assises du Feu, Pierre Boujut et La Tour de Feu » (n°51, 2021), « Poètes normands pour une falaise du cri » (n°52, 2021), « Richard Rognet & les poètes de l’Est » (Vosges et Alsace), n°55, 2023), « Poètes bretons pour une baie tellurique » (n°57, 2024) ou « Ilarie Voronca, les poètes du Rouergue et du Gévaudan » (n°59, 2024).
Les contrées plus lointaines nous emmènent en Russie, à l’époque des poètes du Dégel, « Nikolaï Prorokov & les poètes russes du Dégel » (n°44, 2017), dont je conserve surtout le souvenir de ma rencontre avec Evgueni Evtouchenko, en Polynésie française (Tahiti, Moorea, Rangiroa et les extraordinaire et incomparables Îles Marquises, la Terre des Hommes) : « Poètes à Tahiti » (n°47, 2019), puis en Amérique du Sud, au Chili, pays avec lequel j’ai une longue histoire, avec une échappée sur Île de Paques : « Poètes chiliens contemporains, le temps des brasiers » (n°45, 2018), le temps de traverser le pays et de saluer de nombreux amis, dont le photographe Rodrigo Gomez Rovira ou Nicanor Parra, qui est mort six mois plus tard, à 103 ans, « La poésie brésilienne, des modernistes à nos jours » (n°49, 2020), les Mascareignes (La Réunion et Maurice) : « Édouard J. Maunick, le poète ensoleillé vif » (n°53, 2022), l’Afrique : « Tchicaya U Tam’si, le poète écorché du fleuve Congo » (n°54, 2022), l’Asie : « Yusef Komunyakaa & les poètes vietnamiens de la Guerre du Vietnam » (n°56, 2023), l’Arménie : « Daniel Varoujan & le poème de l’Arménie » (n°58, 2024).
D’autres dossiers sont consacrés à des thèmes : « Numéro spécial Les Hommes sans Épaules 1ère série, 1953-1956 » (n°3/4, 1998), « Chroniques du nouveau lyrisme » (n°13/14, 2004), « Les poètes dans la guerre » (n°15, 2003), « Horizons poétiques de la mort » (n°31, 2011) ou « Divers états du lointain » (n°34, 2012), « Poètes norvégiens contemporains » (n°35, 2013).
Parfois, le dossier est centré sur un poète, sur une œuvre, mais sans jamais négliger ce qui l’entoure :  « Marc Patin et le surréalisme sous l’occupation » (n°17, 2004), « Joyce Mansour tubéreuse enfant du conte oriental » (n°19, 2005), « Léon Malet & Yves Martin, la poésie et le Merveilleux » (n°20, 2005), « Guy Chambelland poète de l’émotion » (n°21, 2006), « Jean Breton ou le soleil à hauteur d’homme » (n°22, 2006), « Jorge Camacho chercheur d’or » (n°23/24, 2007), « Roger-Arnould Rivière, le poète de la cassure » (n°25, 2008), « Jacques Bertin, le poète du chant permanent » (n°26, 2008), « Attila József et la poésie magyare » (n°27, 2009), « Vicente Huidobro ou la légende d’Altazor » (n°28, 2009), « Henri Rode, l’émotivisme à la bouche d’orties » (n°29/30, 2010), « Pierre Reverdy et la poétique de l’émotion » (n°32, 2011), « La parole est à Pierre Chabert » (n°33, 2012), « Thérèse Plantier, une violente volonté de vertige » (n°36, 2013), « Georges Bataille et l’expérience des limites » (n°37, 2014), « Roger Kowalski, à l’oiseau, à la miséricorde » (n°34, 2014), « Alain Borne, c’est contre la mort que j’écris » (n°39, 2015), « Jacques Lacarrière & les poètes grecs contemporains » (n°40, 2015), « La parole est toujours à Benjamin Péret » (n°41, 2016), « Claude Pélieu & la Beat generation » (n°42, 2016), « Lionel Ray ou le poème pour condition » (n°43, 2017), Bernard Hreglich, un réalisme incandescent » (n°46, 2018), « Georges Henein, La part de sable de l’esprit frappeur. Le surréalisme égyptien » (n°48, 2019), « René Depestre ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre » (n°50, 2020), ou, nous en avons parlé, « J.- V. Foix & le surréalisme catalan » (n°60, 2025).
Tout part et est abordé, au sein de ces dossiers, comme dans toutes nos chroniques et écrits, à partir du poète et de la poésie, pour embraser et embrasser une œuvre, un pays, un continent, l’histoire, la grande comme la petite, la politique, et toujours la poétique qui lui est supérieure, pour passer du particulier à l’universel. C’est fascinant, à partir d’un poète et de la poésie, d’arriver à cela, et on y arrive. 
Concernant le poétique et le politique, ce que développe notamment Octavio Paz dans L’Arc et la lyre (1965), son maître-essai sur la poésie, et qui fonde chaque numéro des Hommes sans Épaules, c’est que la poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être, alors que les idéologies et tout ce que nous appelons idées et opinions forment les strates les plus superficielles de la conscience. Le poème se nourrit du langage vivant d’une communauté, de ses mythes, de ses rêves et de ses passions, c’est-à-dire de ses tendances les plus fortes et les plus secrètes. Le poème fonde le peuple, parce que le poète remonte le courant du langage et boit à la source originelle. Dans le poème, la société rejoint les fondements de son être, sa parole première. Les partis politiques, en revanche, font du poète un propagandistes et le dégradent. Le propagandiste répand dans la « masse » les conceptions des « maîtres » au pouvoir. Sa tâche revient à transmettre certaines directives de haut en bas. Le poète, au contraire, opère de bas en haut : du langage de sa communauté à celui du poème. L’œuvre, alors, revient à ses sources et se fait objet de communion. La relation entre le poète et son peuple est organique et spontanée.
Je voudrais un exemple que j’ai vécu récemment, et ce fut intense, au sein des Gilets Jaunes du Rond-Point de Saint-Brice-sous-Forêt (Val d’Oise). Samedi 18 mai 2019, pour l’acte XXVII du Mouvement, les Gilets Jaunes manifestent, à Saint-Brice, contre la violence d’État, de l’Hôtel de ville jusqu’au rond-point de la Zae Les Perruches, où sera planté l’arbre de la Dignité, un olivier grec. Nous faisons une halte devant la maison de Paul Eluard, puisque le groupe m’a demandé d’évoquer son œuvre, sa vie, ses engagements. Aucune, aucun, n’est familier avec la poésie contemporaine, et encore moins avec le surréalisme. Et pourtant, quelle attention et quel engouement. Il se passe quelque chose qui dépasse la symbolique de notre arrêt. Tout le monde a compris, tout compris, de ce dont il s’agit, jusqu’aux poèmes. Eluard a fait mouche avec ses mots, qui font vivre – Et ce sont des mots innocents – Le mot chaleur le mot confiance – Amour justice et le mot liberté – Le mot enfant et le mot gentillesse. Il a fait mouche avec ce vers : Un cœur n’est juste que s’il bat au rythme des autres cœurs, et sans doute davantage encore avec celui-ci, tiré de son ultime poème de 1952 « Le château des pauvres » : Il ne faut pas de tout pour faire un monde il faut – Du bonheur et rien d’autre. Ce poème, lu devant la maison d’Eluard, comme sur le rond-point, est devenu, par sa capacité de révolte, d’amour et de fraternité, emblématique pour les Gilets Jaunes du Rond-Point de Saint-Brice. Les questions fusent et les débats aussi jusqu’à la fin de la journée sur ce que sont, et leurs différences, dadaïsme et surréalisme, trotskysme et stalinisme, la poésie contemporaine, le rêve et la liberté. Puis, les GJ se mettent, j’avais apporté des livres, à lire des poèmes à haute voix sur le rond-point, y compris avec un mégaphone. Des poèmes d’Eluard certes, mais aussi de bien d’autres, Benjamin Péret et André Breton, car, il faut être allé au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, pour pouvoir saluer du même don sans limites de soi-même ce qui vaut la peine de vivre. Car, le seul mot liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, infiniment, le vieux fanatisme humain !
Un GJ du groupe vient me voir, et croyez-moi, il n’est pas le mieux loti du groupe, loin de là, et me dit : « Eluard n’a pas écrit que pour lui, il a écrit aussi pour nous. Je ne suis pas capable de mettre des mots, comme lui, mais ma vie elle est dans les siens, et pourtant, il est mort il y a longtemps. La poésie, ça aide à vivre, ça tient debout, hein, dis-moi, c’est bien ça la poésie ? » Je lui ai répondu qu’il avait raison. Oui, c’est cela aussi la poésie. Le samedi suivant, il est revenu sur le rond-point, avec dans sa main, un livre de Paul Eluard, notre voisin. Il lisait L’Amour la poésie (1929).
De cette expérience, j’ai tiré un livre de 400 pages, Les Gilets Jaunes chez Paul Eluard, qui se compose de trois parties. La première est une biocritique de Paul Eluard (biographie et essai sur l’œuvre), la deuxième aborde le Mouvement des Gilets Jaunes à partir de notre groupe du rond-point de Saint-Brice, la troisième est consacrée à Vincent van Gogh qui, lui, aussi, comme Eluard, a été notre voisin, et n’est pas sans rapports avec les GJ. Ce manuscrit est inédit. Mais, quel éditeur pourrait être intéressé par un tel projet ?
Cet exemple dont je viens de parler parmi d’autres, illustre aussi ce qui constitue l’un des grands apports du Mouvement des Gilets Jaunes, qui est assurément, selon moi, la découverte ou redécouverte de la fraternité, soit, l’épanouissement personnel du « je » dans un « nous » ouvert. La fraternité ouverte reconnait pleine humanité à autrui, dans l’entraide, la coopération, l’association et l’union, comme composantes inhérentes à la fraternité. La fraternité est avec l’amour et l’amitié l’un des plus beaux moments de la vie. Peut-on vivre sans cela ? La fraternité peut, certes, être durable comme elle peut être provisoire, mais elle est toujours profondément intense. Mais la fraternité doit sans cesse se régénérer, comme l’écrit Edgar Morin, un auteur publié dans Les HSE, non pas poète, mais sociologue de 104 ans, car elle est sans cesse menacée par la rivalité.
Notre rond-point a la particularité d’avoir été le, ou du moins l’un, des plus actifs, sans interruption, à compter du 1er janvier 2018, jusqu’en 2022. Tout le monde y est venu ou presque, des figures dites médiatisées du mouvement, la presse, et la police, chaque samedi, dans un ordre respectif : police municipale, police nationale et enfin les RT, c’est-à-dire, le Renseignement Territorial. Il n’y a jamais eu le moindre problème sur le rond-point. Qu’est-ce qu’un rond-point ? L’oasis d’une fraternité. Le soleil d’un moment profondément et vastement humain, fort, constructif et émouvant, de fraternité, de partages d’expériences, de connaissances, d’échanges et d’entraides, pour crever le silence, la solitude, l’injustice et l’exil. Un soleil dont les rayons ne sont pas les routes et allées que le rond-point dessert, mais les gens eux-mêmes, qui sont autant de liens tissés entre eux.
Comme le dit encore Edgar Morin, l’unité humaine est le trésor de la diversité humaine, la diversité humaine est le trésor de l’unité humaine. Comprendre autrui comporte la reconnaissance de notre humanité commune et le respect de ses différences. C’est sur ses bases que se développe la fraternité entre les êtres humains face à notre destin commun dans une aventure commune.  « Je est un autre », nous dit Arthur Rimbaud. « Je sont tous les autres », ajoute le poète franco-roumain Ilarie Voronca. Paul Eluard conclut : Sur leur amour ils avaient tous juré – D’aller ensemble en se tenant la main – Ils étaient décidés à ne jamais céder – Un seul maillon de leur fraternité. Oui, la fraternité est l’épanouissement personnel du « je » dans un « nous » ouvert.
L’histoire de la maison de Paul Eluard, à Saint-Brice ? Il y a vécu avec sa femme Gala et sa fille Cécile de la fin de l’année 1920 à l’automne 1923. Les grands noms du surréalisme de l’entre-deux-guerres en ont franchi le seuil à commencer par le peintre allemand Max Ernst, qui y peint des tableaux fameux, dont Au rendez-vous des Amis (1922), symbole de la Révolution surréaliste. Ajoutons encore, toujours de Max Ernst, les tableaux Ubu imperator, La Belle Jardinière, Sainte Cécile, Vieillard femme et fleur, La Femme chancelante, Souvenir de Dieu ou L’Immaculée Conception. Eluard et Ernst y produisent les livres Répétitions (1922) et Les Malheurs des Immortels (1922) : Vous serez étonnés de retrouver la splendeur de vos miroirs dans les ongles des aigles. Cette maison fut un véritable atelier de l’art moderne. Les années 1920-1923 représentant une époque de transition essentielle entre Dada et Surréalisme. De cette époque dite des sommeils, date l’exploration de l’inconscient par Eluard et ses amis, les plus doués pour ces expériences étant René Crevel et Robert Desnos. Les surréalistes explorent sous hypnose la nuit les abîmes merveilleux et effrayants de l’inconscient.
Et savez-vous ce qu’est devenue la maison de Paul Eluard ? Non ? Je vais vous le dire. Après l’avoir laissée se délabrer sans l’entretenir, la Maire de Saint-Brice-sous-Forêt l’a faite démolir, rasée, à l’aide d’un bulldozer, mardi 23 avril 2025, en catimini. Désormais, à la place, trône le parking Paul Eluard : Bitume, j’écris ton nom !


GR : Vous avez souvent voyagé pour rencontrer des poètes et découvrir d’autres traditions d’écriture. Quelle expérience vous a le plus marqué dans cette quête du poétique à travers le monde ?

CD :
Vous avez raison d’insister sur la notion de voyage. Je suis toujours sur le départ et prêt, disponible au voyage, quitte à prendre la route, le bateau ou l’avion (j’aime beaucoup moins mais c’est le plus rapide), pour me rendre à Collioure, à Budapest ou aux Marquises, ou alors en m’immergeant, par exemple, dans un livre de poèmes d’Yves Martin[10], soit dans un Paris populaire où de la réalité la plus banale peut naître l’émerveillement. Yves et les Marquises, est-ce le grand écart ? Non, le voyage encore et toujours. Baudelaire nous dit que les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent. Mais, qu’il soit physique et géographique ou non, le poète et sa poésie sont un voyage qui rassemble les deux mondes parallèles dont Baudelaire fait état. À Savoir, celui de « l’azur », qui correspond à « l’idéal », et celui des humains, terrestre, fait de sensations. Il ajoute que le rôle du poète est d’établir une communication entre ces deux mondes. Tout ce que le réel sépare (parfums, couleurs et sons), le poème les réunit. Chaque poème édifie un nouvel univers où l’harmonie, les images, la musique, rendent la vie possible, la terre humaine habitable.
Pour la conception du voyage, il me semble que Gilbert Keith Chesterton, nous en dit beaucoup lorsqu’il écrit : « Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir. »  Comme Hugo Pratt, j’éprouve le besoin d’aller sur les lieux qui sont liés à mon monde intérieur.
Maintenant, pour répondre concrètement au sujet de l’expérience qui m’aurait le plus marqué dans ma quête du poétique à travers le monde. J’avoue qu’il me faut réfléchir, car, lointain ou proche, tout est riche de rencontres, de poésie, d’amitiés, de découvertes, de confrontations, de chocs, des pépites de l’or du temps. Rien n’a été décevant. L’expérience la plus marquante est peut-être celle qui va venir ? Mais, comme il me faut vous répondre, j’avance peut-être la première, en 1993.  
Cela concerne mon premier long et grand voyage, une traversée du Mexique, de Mexico City à Merida, via Oaxaca, Tuxtla Gutiérrez, San Cristobal de Las Casas, Palenque, Villahermosa, Campeche, soit plus de 2 000 km. Gérard de Cortanze l’a dit, le Mexique n’est pas seulement un pays, c’est un monde où l’homme, siècle après siècle, a inventé, bâti, détruit et reconstruit des civilisations de premier rang. Le Mexique est à la fois le pays le plus enthousiaste, le plus exubérant, le plus angoissé et le plus tragique du monde. Il demeure toujours une terre de légendes et d’aventures où la mort fait partie du quotidien et où le rêve est omniprésent. Le Mexique est le berceau de l’onirisme. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il ait autant captivé André Breton, Antonin Artaud, ou Benjamin Péret. Ce qui fascine, c’est ce que le destin du Mexique peut offrir d’extraordinairement tragique ; c’est le choc qui dressa l’un contre l’autre, il y aura bientôt cinq siècles, l’Aztèque de Tenochtitlan et le conquistador espagnol. Soit la rencontre entre un monde de rêve, de magie, et un monde moderne, avide d’or et de terres nouvelles. Entre un monde de construction et un monde de destruction. L’or, les armes modernes et la pensée rationnelle, contre la magie et les dieux ; la destruction des mythes par un désir de puissance qui atteint l’extrême de la cruauté.
Il me faut préciser, ce qui est loin d’être anodin, qu’à Mexico City, j’étais attendu par des « voyagistes » peu communs : Marie José et Octavio Paz. J’avais fait la connaissance de ce couple passionné et passionnément amoureux, d’inséparables, qui partage tout, à Paris, grâce à Claude Roy, lui-même présenté par son ami de jeunesse Jean Rousselot. La rencontre de Marie José la Corse et de l’Aztèque Octavio Paz, rendit encore plus grandiose mon voyage. À Mexico, leur accueil fut tout simplement extraordinaire de gentillesse et d’attention. Je n’en revenais pas. Octavio Paz, à 85 ans, possédait encore une capacité de travail phénoménale. Qui était-il ? Le plus grand poète et intellectuel du monde mexicain, et, aussi, du monde hispanique. Il avait reçu le prix Nobel de littérature en 1990. Moi, je n’étais qu’un jeune poète français de 26 ans, auteur de deux livres de poèmes, qu’il avait rencontré à Paris. Et voilà que je me retrouvais à passer une journée avec lui et Marie José, puis, dans l’après-midi, à visiter, à leurs côtés, cette capitale-monde, qu’est Mexico. Cela changeait tout, bien évidemment, et agrandissait considérablement, pour moi, ce monde du Merveilleux qu’était et demeure le Mexique, et dans le souvenir que j’en conserve. Ce qui avait « captivé » Octavio Paz, je pense, ce n’était pas tant que j’écrive des poèmes, mais que je sois un jeune poète imprégné par le surréalisme, mouvement qu’il a côtoyé et qui l’a profondément marqué dans sa jeunesse, et, en plus, je connaissais et étais fasciné par son pays, le Mexique, tant moderne que précolombien.
Le poème nous révèle ce que nous sommes et nous invite à être ce que nous sommes, conclut Octavio, dont la poésie est, à l’image du Mexique, une douleur qui avance et se fraie un chemin entre des viscères qui cèdent, et des os qui résistent, comme une lame limant les nerfs qui nous attachent à la vie, mais aussi comme une joie soudaine qui se penche sur les abîmes pour mieux atteindre l’isthme de la vie entière. Lorsque je suis sorti de chez Marie José et Octavio Paz, j’ai marché dans la solitude des passants et le soir est tombé comme un soleil décapité. Mexico coulait sur la page que j’écrivais.
La force d’une rencontre ne repose pas tant sur sa durée ou la fréquence de sa répétition, mais sur son intensité. Et là, nous étions au summum de ce que j’ai connu, aussi, avec d’autres, que j’ai déjà cité, et aussi, Jacques Rabemananjara, René Depestre, Mahmoud Darwich, Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, Mikis Theodorakis, Nanos Valaoritis, et j’en passe. Avec eux, j’avais un bon antidote contre la médiocrité.  


GR : Vous avez accompagné de près le travail du poète Frédéric Tison, récemment disparu, dont la voix singulière habitait plusieurs numéros de la revue. Que retenez-vous de cette collaboration et de cette perte, à la fois humaine et poétique ?

CD :
Frédéric Tison est la révélation majeure, car confirmée, de la troisième série, active depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules. Il est l’auteur d’une œuvre poétique de haute voltige, qui tranche radicalement avec le panorama poétique soporifique et désincarné de notre époque. Il possède une voix. Et cette voix ne ressemble à aucune autre. C’est ce dont témoigne son œuvre poétique.
C’est par La Poste que j’ai reçu en 2007 la première lettre et les premiers poèmes de Frédéric Tison. D’emblée, nous, le comité de lecture des Hommes sans Épaules, avons été saisi, au premier abord, par cette écriture « décalée », par rapport à l’époque, ce que l’on peut lire et recevoir, et son ton personnel.
Frédéric Tison écrit alors au secret et n’a encore jamais eu le moindre contact avec le milieu littéraire et poétique. À ce stade relativement précoce, nous avions perçu sa poésie, plus comme un exercice de la pensée descendant en soi-même, que comme une approche sensitive des choses. Nous avions cru y déceler une trace mallarméenne qu’attestaient, dans le chant, certains de ses poèmes, mais aussi le goût de l’inachèvement et de l’annulation, sans compter le beau phrasé de certains vers, qui sonnaient pour nous en une harmonie dont l’époque semblait avoir perdu jusqu’au souvenir. Ensemble, l’énigme et le sens brillaient pour nous dans des fragments.
Mais Frédéric, la suite nous le révéla, était bien plus que cela. Sa poésie est un lieu où se renouvelle le dialogue avec les mythes. Chez Frédéric, le mythe redevient lisible, contemporain, tout en restant fidèle à ses sources où le héros se partage entre la clarté vivante en Aphrodite et, en Perséphone, l’ombreuse mort. S’il apparaît ainsi clairement dans le poème une relation aux mythes et si l’on reconnaît très vite son importance, on comprend pourtant qu’elle n’est que médiate et seconde, et transcende le réel.
Frédéric apparaissait comme un être fragile, délicat, sensible et raffiné, tant dans son langage, sa manière de s’exprimer, sa culture très vaste, sa nourriture, dans laquelle il nage avec science et aisance, que dans son poème et son apparence qui entend jouer sur le mode dandy, dans le lointain voisinage de Brummell, Barbey d’Aurevilly ou Oscar Wilde.
En 2007, nous avons fait la connaissance d’un Frédéric timide, effacé, mais toujours souriant, d’une fine intelligence, érudit, curieux, vivant en poésie, très présent dans la vie et les activités de notre groupe. Puis, nous l’avons vu s’affirmer, gagner en maturité et en confiance, avant, soudain, de le voir tomber inexorablement. Il écrit « Où sont tes traces ? Les vents sur tes rives et les blessures de tes rames… Nous le voyons se faire happer par ses « démons », dans sa chair comme dans son esprit : Une bouche me recrache avec ses voix. »
Puis, il arrive un point de rupture où il n’est plus possible de donner le change. Un point où la déchirure devient un masque qui s’empare du visage. Frédéric écrit « J’étais ce creux d’où la musique veut fuir. » Il écrit encore : « Le roi est-il ici ? Oui, mais il est souffrant. Sa présence, rare : Peut-on le visiter ? Personne ne voit véritablement le roi. Il se terre : Cette ombre où rôde un visage porte-t-elle encore un nom, et serait-ce le mien ? »
La porte du poète-Janus se dégonde de la vie, notre ami Frédéric s’effondre, tôt, le 14 novembre 2023, à l’âge de 51 ans. Et cela nous est une douleur. Mais, rien ne meurt jamais tout à fait. Moins d’un an et demi plus tard, paraît, Le Dernier chant d’Edwine (Les Hommes sans Épaules éditions), qui rassemble son œuvre poétique complète, avec de nombreux inédits.


GR : En tant qu’éditeur, vous avez sans doute connu des enthousiasmes, mais aussi des déceptions ou des paris éditoriaux difficiles. Pourriez-vous évoquer un succès qui vous a particulièrement touché, et peut-être un échec qui vous a appris quelque chose sur le métier ?

CD :
Ce que j’ai appris du métier ? Une réalité, très tôt, de la bouche même de Jacques Simonomis, que j’ai déjà évoqué : « Le seul devoir qu’a un directeur de revue est de payer son imprimeur ! » Il entendait qu’en dehors de cette réalité, il n’avait de compte à rendre à personne sur son éditorial et ses choix. Nous défendons nos idées, nos valeurs, la poésie et les poètes que nous aimons, sans subvention ou soumission à quoi ou à qui que ce soit. Mais cette farouche indépendance à un prix, bien évidemment. En revanche, nous écrivons et publions ce que nous voulons, sans pression. La seule pression est celle que nous nous mettons nous-mêmes, d’être à la hauteur de notre histoire et de nos aînés.
Alors, le succès. Qu’est-ce qu’un succès ? Est-ce le fait de porter un projet chevillé au corps jusqu’à son terme ? Est-ce le fait d’obtenir un succès d’estime, critique, ou commercial ? Sur ce plan, la poésie, nous le savons, circule, mais sur un long, et souvent, un très long terme. Alcools, de Guillaume Apollinaire, par exemple, le « best-seller » de la poésie contemporaine, un des livres fondateurs de la poésie moderne française, s’est écoulé à plus d’un million et demi d’exemplaires dans la collection de poche Poésie/Gallimard, certes, mais en cinquante-neuf ans, et la prescription scolaire pèse lourd dans la balance. D’après une étude de Nielsen IQ GFK, le chiffre d’affaires de la poésie aurait augmenté de 17% en 2024 pour franchir le cap des 20 millions d’euros l’an dernier. Au total, 1 566 nouveautés en poésie auraient été publiées en 2024 et plus d’1,6 million d’ouvrages auraient été vendus. Cela me parait énorme, ce nombre croissant de livres qui paraissent chaque année. Il serait intéressant de demander à ces auteurs, non pas, « Où voulez-vous en venir », on ne le sait que trop, pour certains : au succès éphémère, mais plutôt : « D’où partez-vous ? » Si l’on ne part pas du plus profond de soi, on n’aboutit qu’à une littérature médiocre. Seule l’exploitation à outrance de l’univers intérieur, jusqu’aux forces inconscientes se révélant dans l’esprit qui dort, vaut encore la peine d’écrire.
Le succès c’est, pour nous, je pense, de porter un projet auquel nous croyons, quitte à être les seuls au début, pour parvenir à toucher des lecteurs et partager. De continuer à apprendre, à défricher, pour ensuite, transmettre à nos lecteurs. De continuer à découvrir ou redécouvrir des talents, pour nos revues, nos chroniques, nos dossiers, nos études, nos notes, nos poèmes, et de continuer à publier des poètes ou des écrivains – comme Salman Rushdie ou Ismail Kadare -, dits confirmés, ou des Prix Nobel (Octavio Paz, Imre Kertész, Derek Walcott, Thomas Transtromer…), qui côtoient des premières publications, dont certaines, certains, se sont transformés en révélations. Frédéric Tison, bien sûr, mais nous avons aimé publier les premiers poèmes de Thomas Le Roy, d’Alexandre Bonnet-Terrile, ou du poète-ouvrier Jean-Pierre Eloire. Le succès s’incarne dans un numéro de la revue, mais aussi dans un livre. De ce point de vue, nous sommes, en tout cas, je le suis, fiers d’être parvenus à publier des volumes très ambitieux, à l’image des œuvres poétiques de Paul Farellier[11], Alain Breton[12], Marc Patin,[13] « le Rimbaud du surréalisme », comme le nomme Sarane Alexandrian, ou, récemment de Frédéric Tison[14], la poète palestinienne Jumana Mustafa, qui est notre grande révélation de l’année 2025, et dont le livre[15] rencontre un beau et franc succès en France comme dans les pays arabes, Marie Murski[16], naturellement, et demain, l’œuvre poétique complète d’Ilarie Voronca, en coédition avec les éditions Non Lieu, ce qui fait sens pour nous. Un projet existe aussi à propos d’une copieuse anthologie des poèmes du grand Yvan Goll.
Mais, avant d’être livresque, je crois, paradoxalement, que notre grand succès, est numérique. C’est la création, la chose était vitale, de notre site internet, qui a été mis en ligne le 21 janvier 2012. Ce site est devenu notre vitrine, présentant notre historique, notre agenda et nos publications (livres et revues), mais aussi une « machine de guerre », qui présente nos 118 livres répartis dans nos quatre collections – Peinture et parole (4 livres), Les HSE (68 livres), Hors Collection (17 livres) et Supérieur Inconnu (29 revues) -, auxquelles s’ajoutent les 60 numéros de la revue Les Hommes sans Épaules. Mais le site présente aussi, en des notices souvent très fournies et détaillées, les 1 000 auteurs publiés à ce jour. Ces « fiches auteurs », à l’origine, constituent aujourd’hui une sorte d’ « encyclopédie mondiale » de la poésie, en ligne. Conséquence, nous dialoguons davantage encore avec le monde entier. Et, nous sommes riches de cela.
L’échec, c’est évidemment lorsque tout ce dont je viens de parler, ne prend pas. Et cela arrive, livre ou revue, de ne pas parvenir à partager, à transmettre, à faire connaître, découvrir et aimer. Et, il en existe, des poètes auxquels nous croyons et que nous continuons à défendre et à publier, qui ne rencontrent, hélas, pas, les lecteurs ni la critique (mais existe-t-elle encore ?), qu’ils méritent.
Nous vivons à une époque extrêmement centrée et repliée sur elle-même, où nous ne pouvons plus avoir les échanges que nous avions encore il y quelques années, avec ceux qui nous écrivent ou nous sollicitent, et ce n’est pas qu’une question de temps. Alors, le fait n’est pas nouveau, mais, aujourd’hui, ces derniers ne veulent, le plus souvent, pas entendre ce qu’ils nous demandent pourtant à leur propos, mais uniquement ce qu’ils ont envie d’entendre. Or, nous ne recherchons pas des noms pour nous aider à noircir le papier de nos pages, mais des Poètes habités et incarnés. Nous n’échangeons qu’avec les auteurs que nous voulons connaître et que nous publions. Sur les salons et autres endroits de rencontres, c’est pareil. On est frappé par le manque d’appétit, de curiosité et de culture poétique, d’intérêt et d’ouverture vers le monde et autrui. Aujourd’hui, il faut demander l’impossible, c’est-à-dire, se contenter de peu. De là, à constater, comme je l’ai dit, que la poésie soit de plus en plus absente des livres dits de poésie, il n’y a qu’un pas. Et, puis, il y a bien sûr internet et les réseaux sociaux, qui sont des lieux de liberté d’expression et de circulation, mais aussi ceux des algorithmes de recommandation. Les réseaux sociaux qui étaient censés nous relier (cela arrive) sont devenus des machines à diviser, par la désinformation, la haine, la manipulation, et la mise en avant du Moi de chacun. Les réseaux sociaux nous enferment dans une bulle qui nous ressemble et phagocyte les débats. L’accès à la parole s’est, certes, démocratisé avec parfois une brutalité inédite, dans la mesure ou ce qui était jadis un privilège réservé à quelques centaines de figures médiatiques, est devenu une fonction partagée par des millions d’individus. Mais, je vous avoue que l’ère du « poète Facebook » n’est pas toujours très concluante.
Je dis cela à regret, mais sans amertume, car il y a toujours, à venir, des pépites, des découvertes, des échanges, de fortes rencontres humaines et poétiques, de vrais lecteurs aussi. Nous échappons totalement à la sinistrose grâce à cette ouverture en poésie que nous maintenons ouverte sur le monde. Ce qui revient, non pas à se replier sur soi, mais au contraire à se déplier pour ouvrir l’être encore davantage à la manière de la grande revue surréaliste de 1948, Néon : N’être rien, Être tout, Ouvrir l’être / Néant. Ici, rencontre des êtres tendant à un même profil d’équilibre. Amitié exaltante au sein d’un groupe électif se situant au-delà des idées, au-delà du grégaire. Certitude que l’amalgame de certains individus, point focal agissant, peut recréer le monde. Tout acte n’est valable qu’en fonction du SENSIBLE qu’il implique et qu’il projette.


GR :
La revue accorde une attention constante à la musicalité du verbe et au rythme de la langue, qu’il s’agisse de lecture ou d’écriture. Que pensez-vous du renouveau des lectures publiques, du slam ou des formes performées de poésie ? Y voyez-vous une continuité avec l’esprit des avant-gardes que vous revendiquez ?

CD :
La poésie et l’oralité cela fait sens, c’est une évidence. Étant dénué d’apriori, je suis réceptif a tout ce qui peut se faire, dès l’instant qu’en guise d’« avant-garde », on ne nous serve pas une prestation de trafiquants de moteurs d’ « arrière-garde ». Et c’est hélas souvent le cas. Je vais sans doute vous étonner, mais c’est pour cela, que je n’utilise ni ne revendique ce terme d’ « Avant-garde ». Le terme a trop été dévoyé, soumis à la posture ou à l’imposture. C’est-à-dire, non pas d’innover, mais de nous resservir, en beaucoup moins bien, évidemment, des procédés dadaïstes ou des années 70. J’ajoute, d’autre part, que les dadaïstes et les surréalistes, par exemple, ne se sont jamais réclamés de l’avant-garde. C’est une étiquette qui leur a été collée. Pour prendre d’autres exemples : Est-ce qu’avec la langue zaoum (1913), les futuristes russes Velimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchenykh, Tristan Tzara avec « La Première Aventure céleste de Mr Antipyrine » (1916), ou Kurt Schwitters avec l’ « Ursonate » (1922), se sont autoproclamés d’avant-garde ? Gherasim Luca était-il obsédé par le fait de savoir s’il était ou non d’avant-garde ? Bien sûr que non, et pourtant quelle audace, ils l’étaient. Les exemples ne manquent pas.
Ceux qui s’autoproclament « d’avant-garde », on le remarque, surtout de nos jours, sont trop souvent des paltoquets abonnés au compte d’État, résidences, courbettes et subventions, ce qui est un comble. Imagine-t-on, une seule seconde, Tzara réclamer une salle, résidence d’écrivain ou une subvention de la Suisse pour faire exister Dada, qui entend détruire le vieux monde ? De notre côté, comment se sont passées les choses, lors des temps de vaches maigres ? On peut exister tout restant dignes et cohérents avec soi-même, y compris face aux problèmes d’argent. Au sein de Supérieur Inconnu, par exemple, Sarane a vendu des tableaux et des lettres de ses amis Victor Brauner, André Breton et autres, pour boucler le financement de certains projets. Pour lui, il s’agissait d’une aide et d’une solidarité des amis par-delà la mort. Idem, du côté des Hommes sans Épaules ou des éditions Librairie-Galerie Racine dirigées par Alain Breton et Elodia Turki, notre seule aide extérieure, fut d’avoir bénéficié des droits d’auteur de l’un de nos amis et aînés tutélaire, Georges Bataille. Comme nos aînés, nous ne comptons que sur nous-mêmes.
Donc, le « poème » et la guitare électrique, le « poème » déclamé en se promenant avec un quartier de bœuf sur l’épaule. Oui, d’accord, mais ce n’est pas vraiment neuf, et après, il en reste quoi ? Souvent d’ailleurs, soit l’aspect grand guignolesque, ou, pire, le discours philosophico-pédantesque, visent à masquer la faiblesse ou voire l’absence de création. Cela ne veut évidemment pas dire que la « performance » soit vouée à la ringardise ou à l’échec. Certains savent la renouveler. Quant au slam, que vous évoquez, il s’agit, comme la chanson (Léo Ferré, Atahualpa Yupanqui ou Jacques Bertin, exceptés), d’un genre à part, qui n’a que peu à voir, avec la poésie. Le slam a, comme toutes choses, ses réussites et ses tartufferies.
Mais cela ne résume-t-il pas l’époque qui est la nôtre ? Sarane Alexandrian pointait déjà dans l’un de ses éditoriaux de la revue Supérieur Inconnu, que la fin du XXe siècle, tout comme le début du XXIe siècle lui apparaissaient comme l’époque des faux-monnayeurs de l’intelligence. De tous côtés, il est vrai, on met en circulation des fausses idées nouvelles, des fausses valeurs morales, des fausses notions de la littérature, de l’art, de l’amour et de l’univers, si bien que sont dédaignées ou passent même inaperçues les créations et les expériences qui se veulent authentiques. Or, la connaissance du monde et de la vie doit être considérée comme un trésor collectif à constituer, fait d’opinions finement raisonnés, d’intuitions justes, de recherches sans parti pris de la vérité, où chacun peut puiser pour établir ses certitudes et fonder ses admirations. On peut et on doit être révolté par le fait que l’on puisse falsifier cette monnaie d’échange entre les individus, qui est fluide et transformiste, quand on la fige en des théories officielles, et quand on dévalue des êtres et des choses parce qu’ils ne sont pas conformes à cette légitimité factice.


GR : Étant moi-même passionné par le poète méconnu Jacques Prevel, je suis particulièrement curieux de votre livre Derrière mes doubles, Jean-Pierre Duprey & Jacques Prevel (Les Hommes sans Épaules éditions, 2021) qui lui rend hommage. Comment ce poète a-t-il influencé votre écriture, s’il l’a influencée ?

CD :
 Le titre de cet essai fait clairement allusion, en miroir, à l’un des livres[17] les plus fameux de Jean-Pierre Duprey. Il reflète clairement l’importance que ce dernier a, depuis toujours, ainsi que Jacques Prevel, pour moi. Je suis Normand, originaire de La Madeleine-de-Nonancourt, dans l’Eure, comme Duprey le Rouennais et Prevel le Havrais (Bolbécais, en fait), que je considère comme mes frères de sang, et dont notre Normandie commune, saigne noir dans leurs plaies. Ce n’est pas un hasard, ou alors objectif, si leurs deux noms se sont imposés immédiatement à moi, lorsque j’ai entrepris l’écriture de mon anthologie, Riverains des falaises, Une anthologie des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours (éditions clarisse, 2010). Pourquoi cette anthologie ? Parce qu’il n’en existait étonnamment aucune sur le sujet. Alors il a fallu combler cette carence. Avec le recul, je me dis que cette anthologie de 544 pages, s’est même constituée à partir d’eux.
Écorché, révolté, à vif, en proie au néant, entre lumière et abîme, colère et dégoût, Jean-Pierre Duprey marche dans les décombres de Rouen, le mal-être en bandoulière. C’est-à-lui que je pense lorsque je me rends à Rouen, et même davantage qu’à notre Gustave Flaubert. Beaucoup de choses fausses circulaient depuis longtemps à propos de l’œuvre et de la vie de Jean-Pierre, des zones d’ombres, des incompréhensions, aussi. Dans ce livre j’ai tenté d’y remédier.  L’une des principales erreurs, concernant Jean-Pierre Duprey, est de l’enfermer dans l’image du poète maudit qu’il ne fut pas, et n’a jamais été. Il ne faut pas confondre le « poète malheureux » et le « poète maudit ». Sa nature à vif, complexe, secrète, torturée, mystérieuse, sa timidité excessive, maladive, sa difficulté à trouver une place, à  s’intégrer dans sa famille (qui, contrairement à la légende, ne le lâchera jamais), à l’école, dans la vie quotidienne comme dans la société, qui ne lui convient pas telle quelle est et fonctionne : tout cela est réel, mais Duprey va très vite et très tôt, il commence à écrire sérieusement en 1944, parvenir à publier ses poèmes, en 1950, et être salué et reconnu d’emblée à la hauteur de son génie poétique, qui plus est, par les esprits les plus exigeants, les plus critiques, les plus avancés de son temps : André Breton et les surréalistes en l’occurrence, ceux qui lui importent. Il en va de même avec sa sculpture, qui est indissociable de son œuvre poétique, qui est sa poésie incarnée en fer forgé et/ou en ciment. Ce n’est pas vraiment pas, et même pas du tout, le portrait type du poète maudit.
Jacques Prevel, lui, en revanche, c’est autre chose. Son parcours, la création et la publication de ses œuvres, auxquelles tout est sacrifié, leur reconnaissance : tout cela va à rebours de l’itinéraire de Duprey. Si un poète fut maudit, c’est bien lui, Jacques Prevel, qui a été laissé et mis de côté de son vivant, et encore davantage après sa disparition, sauf pour un très petit nombre qui l’a fait savoir : Jean Rousselot, Colette Wittorski, Yves Martin, Bernard Noël, Gérard Mordillat, Jérôme Prieur, Bernard Pollin et ma pomme, et c’est à peu près tout.
Jacques Prevel est un poète qui, plus qu’aucun autre, a cohabité de son vivant avec le malheur d’être. Un poète qui a été jusqu’au bout de sa révolte. Il a écrit lui-même : « Je ne suis qu’une pierre – Que l’on a usée jusqu’à lui donner une forme vile et dérisoire – Mais je suis sûr que je n’étais pas que cela – Je suis sûr que j’étais un granit avec des saillies comme des couteaux tranchants ». De son vivant, Prevel crève littéralement de faim, comme d’autres, mais en se défendant avec beaucoup de maladresse. Durant trente-six ans, il porte la tuberculose en lui tel un défi, et lutte de toutes ses forces pour mettre en mots « l’inconvénient d’être né ». Exister, être publié, être lu, sortir de la marge et de la misère par son art, tel fut son dessein. Il y sacrifie tout pour y parvenir, notamment sa santé, son couple et sa famille. En vain. La reconnaissance ne vient pas. Au contraire, plus il y aspire et plus elle s’éloigne, au profit d’une solitude plus profonde, d’une dépression galopant sans cesse sur ses nerfs, d’une fracture existentielle qui ne cesse de s’agrandir. Cette fêlure ne put jamais être compensée. Ni par l’amour absolu de deux femmes, ni par la rencontre du mentor, que fut pour lui Antonin Artaud. Car, le nom de Prevel mène irrémédiablement, non pas au poète Jacques Prevel, mais à l’auteur du Pèse-Nerfs (1925). La seule reconnaissance qu’a obtenue Jacques Prevel, n’est pas celle de poète, mais celle de témoin privilégié des derniers jours d’Artaud. On le tient pour le frère en maudissement, l’ami et le disciple aveugle d’Artaud. La partie publiée de son important Journal[18]est pratiquement réduite à cet aspect. Quant à ses poèmes, publiés en seconde partie du Journal, on les ignore volontiers.
Mais ce ne fut pas le cas, fort heureusement, de tout le monde. C’est l’un des poètes les plus importants des Hommes sans Épaules, mais aussi de la revue Le Pont de l’Épée, Yves Martin, qui, le premier, en 1991, le cita soudainement, lors de l’une de nos discussions. Prevel était, à ses yeux, une référence. Yves m’avoua que Prevel était même l’un des rares poètes à l’avoir influencé. Je ne me souviens pas avoir entendu un autre poète en faire de même, mis à part Jean Rousselot, bien sûr, qui fut un ami très proche de Prevel, et même son « sauveur ».
Je suis venu à Prevel par Yves et Jean, mais aucun livre n’était disponible. Alors, Jean me confia les siens, des éditions originales. Je précise que, du vivant du poète, tous les livres de Jacques Prevel ont été édités à compte d’auteur. Les dédicaces de Prevel, très émouvantes, reflètent l’amitié qu’il avait pour Jean, et son admiration pour le poète Rousselot. Trois ans plus tard, l’œuvre de Prevel reparut enfin, grâce à un poète, qui se double d’un cinéaste, romancier et essayiste d’exception, Gérard Mordillat, réalisateur, avec son complice Jérôme Prieur, d’une trilogie cinématographique de haute incarnation, ensuite rassemblée en un coffret DVD, aujourd’hui épuisé, par Arte Vidéo, en 2005 : un chef d’œuvre ! Tout d’abord, la fiction, d’une vérité bouleversante, En compagnie d’Antonin Artaud (1993), avec un incroyable Sami Frey dans le rôle d’Artaud et Marc Barbé dans celui de Prevel, puis le court-métrage, Jacques Prevel, de colère et de haine (1993), et enfin le film documentaire désormais incontournable sur Artaud, La Véritable Histoire d’Artaud le Mômo (1993). Je précise que le film a reparu en DVD, en 2020, inséré dans un livre magnifique, aux éditions Le Temps qu’il fait. Tout y est réglé au millimètre.
Donc, on lie irrémédiablement Jacques Prevel à Antonin Artaud. Et, pourtant, Gérard, justement, a été le premier à écrire que la poésie de Prevel était bien plus proche des poètes de le revue Le Grand Jeu[19], que de celle d’Artaud. C’est très juste. De son vivant, Prevel n’a été reconnu poète que par trois personnes : Antonin Artaud et Jean Rousselot, nous l’avons dit. Mais avant eux, il y eut Roger Gilbert-Lecomte, mais qui meurt tôt, hélas, en 1943, à 36 ans. Ce fut une catastrophe pour Prevel, qui ne s’en est jamais remis.
Mais en définitive, qui sait ce qu’il serait advenu de Jacques Prevel et de ses poèmes, sans l’écriture du Journal, et donc de la rencontre avec Artaud ? Son œuvre serait-elle sortie du purgatoire, là où tant de poètes végètent et végèteront encore ? « On ne peut accepter la vie qu’à condition d’être grand, de se sentir à l’origine des phénomènes, tout au moins d’un certain nombre d’entre eux. Sans puissance d’expansion, sans une certaine domination, la vie est indéfendable. Une seule chose est exaltante au monde : le contact avec les choses de l’esprit ». Ces propos d’Artaud, Jacques Prevel les cautionne, au point d’en faire le centre même de sa vie et de sa création.
La destinée de Jacques Prevel est celle d’une étoile sombre. Mal de vivre, révolte, violence, pauvreté, maladie et incompréhension jalonnent sa brève existence. Le poète n’a-t-il pas lui-même écrit, en juillet 1947 : « Je hais l’écriture, je n’aime que la vie, et à travers l’écriture que je hais parce qu’elle me réduit le plus souvent à l’esclavage, je ne cherche que la vie et quand je la trouve c’est dans ce sentiment de toute-puissance qui me soulève et me rend tout mon pouvoir… Il me manque le souffle, car on m’a bâillonné et je respire de plus en plus péniblement en me débattant ».
On retrouve encore Jean-Pierre Duprey et Jacques Prevel dans mon livre de poèmes, Totem normand pour un soleil noir (Les Hommes sans Épaules, 2020). Que sont-ils pour moi ? Ils dépassent le cadre de la simple influence dans l’écriture. Duprey et Prevel, sont une présence importante. Je les porte en moi. Ils font partie de moi, comme quelques autres dont j’ai eu à m’occuper. Pour ne citer que quelques noms : le poète intégraliste franco-roumain Ilarie Voronca et le poète surréaliste Marc Patin, ou le peintre surréaliste Lucien Coutaud.


GR : Vous parlez souvent de la “chaîne poétique”, d’un lien entre générations. Comment œuvrez-vous concrètement à cette transmission ? Qu’espérez-vous transmettre aux jeunes poètes qui viennent frapper à votre porte ?

CD :
Transmettre est le fait de faire passer quelque chose à quelqu’un. La transmission est le résultat de cette action : transmettre un savoir, abstrait ou concret, de génération en génération par la parole, par l’écrit ou par l’exemple. Transmettre est un élément fondamental, jusque dans notre nom, Les Hommes sans Épaules, qui est extrait du roman préhistorique Le Félin géant (mais aussi de La guerre du feu, 1909), qui a paru en 1918. Le romancier Joseph-Henri Rosny aîné écrit : « Aoûn, fils de l’Urus, aimait la contrée souterraine. Il y pêchait des poissons aveugles ou des écrevisses livides, en compagnie de Zoûhr, fils de la Terre, le dernier des Hommes-sans-Épaules, échappé au massacre de sa race par les Nains-Rouges… » J.-H. Rosny aîné met en scène deux amis, Aoûn, et Zoûhr, qui ont besoin de nouer leurs qualités et leur ruse pour tenter de reconquérir le Feu perdu, sinon leur tribu ne survivra pas. On y dénote la symbolique de la tribu, en regard du groupe de poètes que sont Les Hommes sans Épaules, appelés aussi par Rosny, les Wah, et aussi bien sûr, la conquête, la conservation et la transmission du Feu, c’est-à-dire de la Poésie, dont l’imagination, comme l’a écrit Gaston Bachelard, travaille à son sommet, comme une flamme.
Cette transmission, chez nous, un livre en donne un large aperçu. Il s’agit d’une anthologie qui rassemble toutes les générations de poètes qui constituent Les HSE, et que j’ai fait paraître en 2013, à l’occasion du 60ème anniversaire de la création de la revue : Appel aux riverains, Les Hommes sans Épaules anthologie 1953-2013 (Les Hommes sans Épaules éditions, 2013). Cette anthologie dresse un inventaire de soixante ans de poésie au scalpel de l’émotion. Outre la cohérence éditoriale, on dénote, selon moi, une vraie richesse, une ouverture et une diversité assez étonnante, qui jalonnent l’histoire comme les publications des HSE. Cet « inventaire du soixantenaire » dépasse de loin le cadre du « simple anniversaire de famille » puisqu’il donne à lire une anthologie à part entière de la poésie contemporaine, qui a toutefois la particularité d’avoir été établie à partir de l’aventure d’une revue de poésie. Appel aux riverains, rassemble des textes théoriques et des manifestes, dans sa première partie, car le débat d’idées a toujours trouvé une place dans la revue comme dans le groupe, et des poèmes dans la deuxième, afin de proposer, à travers 206 poètes, une lecture globale des Hommes sans Épaules. Le plus ancien, Georges Bataille, encore lui, est né en 1897. Le plus jeune, Adrien Leroy, est né en 1981.
Transmettre est un élément fondamental, dans la mesure où je suis avant tout comme tous les Hommes sans Épaules, un passant, qui s’inscrit dans une histoire qui débute en 1953 avec la création de la revue par Jean Breton. Cette aventure a pu se poursuivre, et encore de nos jours, 72 ans plus tard, car il y a justement eu un passage de témoin, une transmission du savoir Être et Vivre en poésie, du travail, des expériences, des connaissances, et de l’exigence, afin, non pas, de suivre une ligne toute déterminée, mais qu’il m’appartient, ainsi qu’à tous mes amis, de développer, d’actualiser, avec mes propres acquis, pour nous renouveler sans cesse, dans la mesure où, poètes de l’émotion, héritiers de la Poésie pour vivre et du surréalisme, autrement dit émotivistes, la poésie, pour nous, est une attitude devant la vie, une conception du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète.
Cette idée de continuité et de transmission est parfaitement exprimée par Sarane Alexandrian dans l’éditorial-manifeste qui ouvre le premier numéro de la revue Supérieur Inconnu, en octobre 1995 : « Le surréalisme, dont nous avons assumé les exigences bouleversantes en notre jeunesse, est terminé historiquement, mais rien n’est venu le remplacer dans aucun pays du monde. Le vide culturel de Paris est particulièrement tragique, car c’est de cette capitale prodigieuse qu’on a toujours attendu le signal d’une révolution de l’esprit. Nous allons aider à dégager une tendance qui préservera le meilleur des acquis romantiques et surréalistes, mais rejettera les notions périmées se mêlant à leurs incitations émancipatrices et y adjoindra des innovations. Si notre titre rend hommage à André Breton, l’Incorruptible des Lettres et des Arts, l’ennemi-juré de tous les conformismes et de tous les arrivismes, nul ne saurait nous reprocher d’en être les disciples attardés, puisque nous avons eu jadis le courage de rompre avec lui par souci de dépassement. Nous sommes plutôt les précurseurs transmettant aux générations futures l’esprit de feu du mouvement que nous avons adoré. »
Je suis parfaitement conscient qu’avoir reçu un tel « héritage » qu’il m’appartient désormais de transmettre, est une chance rare. Mais, je ne suis pas seul. Les Hommes sans Épaules, c’est un groupe, un entourage, et avant tout un comité, au premier chef, Alain Breton et Paul Farellier. Cette transmission ne s’entend pas seulement sur le plan spirituel, poétique, intellectuel, mémorial ou moral. Il est aussi physique, à travers de nombreuses archives, documents correspondances, des livres, des revues, des photographies, des tableaux, des œuvres d’art, des objets, qui, oui, pour répondre à la question[20] d’Alphonse de Lamartine, ont une « âme », des meubles parfois, des chaises, en ce qui me concerne. Si les objets n’ont pas d’« âme », certains tiennent pourtant une grande place dans notre vie. J’écris ainsi tour à tour, dans mon bureau, sur la chaise de travail de Guy Chambelland ou sur celle de Sarane Alexandrian. La permanence du rite permet aux mythes d’être sans cesse recréés, donc d’être toujours vivants dans cette visée de transmission et d’initiation. J’ai besoin d’avoir tout cela avec et autour de moi. Ce dont je parle, représente de nombreux dossiers et cartons, et même parfois une palette, en ce qui concerne Henri Rode, par exemple. Ainsi, je demeure entouré et porté par mes amis. Mais comment, ensuite, transmettre aussi, tout cela, à mon tour ? Quant à ma bibliothèque, elle se compose de plus de 20 000 livres. Au secours !
La transmission, telle que je la conçois, suppose une relation entre celui qui transmet et celui qui reçoit. Non pas, à l’image de la relation entre le Maître et l’apprenti, mais entre l’antipère[21] et l’anti-fils, qui reçoit et sera également, à son tour, dans la situation de l’antipère qui transmet, constituant ainsi une chaîne d’union et de mouvement perpétuel. Cette relation s’inscrit dans un processus d’initiation marquée elle-même par le fait de donner ou de recevoir les premiers éléments d’une histoire, d’un art, d’un mode de vie, d’une pratique. C’est cela que nous voulons transmettre. Non pas le culte de nos ainés, mais notre histoire, notre mémoire, nos créations et nos valeurs, et que cela se poursuivent. La transmission n’est-elle d’ailleurs pas affichée sur le texte extrait du Félin géant de J.-H. Rosny aîné, qui est reproduit sur la quatrième de couverture de tous les numéros de la revue ? Il est écrit : « Zoûhr avait la forme étroite d’un lézard ; ses épaules retombaient si fort que les bras semblaient jaillir directement du torse : c’est ainsi que furent les Wah, les Hommes-sans-Épaules, depuis les origines jusqu’à leur anéantissement par les Nains-Rouges. Il avait une intelligence lente mais plus subtile que celle des Oulhamr. Elle devait périr avec lui et ne renaître, dans d’autres hommes, qu’après des millénaires. »
La transmission est de tous les instants, de toutes mes rencontres, mes livres, ceux de mes amis, chaque numéro de la revue Les Hommes sans Épaules, où nous entretenons, dans un juste équilibre, la mémoire et les œuvres de nos ainés, notre histoire, qui s’écrit au passé, mais se prolonge au présent dans la publication et la découverte de nouveaux poètes d’ici et d’ailleurs, de tous âges et tous continents.
Transmettre implique une tradition vivante signifiant à la fois accepter ce qui a déjà existé, tout en protégeant ce qui a été transmis. C’est aussi une grande responsabilité et un poids lourd à porter et à assumer, surtout pour un homme tel que moi, qui est, comme vous le savez, sans épaules. Cette responsabilité se manifeste aussi sous la forme d’une grande pression, car il faut être à la hauteur de cette histoire, de cet héritage, dans sa vie d’homme et de poète, et naturellement, sur le plan éditorial.  Certes, je travaille dur, mais c’est un besoin et une passion, comme je l’ai appris au contact de mes aînés, et je bénéficie, les années passant, d’acquis. Je travaille, je défriche, je découvre, pour ensuite tenter de transmettre. Mais plus j’apprends, et plus je découvre l’immensité de mon ignorance, comme le dit Aristote. L’un des grands poètes ainés des Hommes sans Épaules, Alain Borne, a écrit : « Saurais-je un jour, pourquoi c’est en tellement de mots que je n’ai rien dit ? » Car la poésie comme la transmission imposent une absolue humilité, et, donc, j’actualise, je développe et j’augmente modestement de mes propres acquis, les actions de mes aînés. Tout ce qui est vivant doit se renouveler pour continuer à vivre. Tout ce qui ne se renouvelle pas meurt. C’est cela une filiation poétique et non un respect de décrets et de mots d’ordre qui, d’ailleurs, n’existent pas.


GR : Dans Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules éditions, 2025), vous mettez en lumière des poétesses et figures féminines souvent méconnues. Quelle est, selon vous, la place actuelle des femmes dans le paysage poétique, et comment ce livre cherche-t-il à la réaffirmer ou à la redéfinir ?

CD :
Pour un soleil de femmes 1, est mon livre le plus récent. Comme le titre l’indique, il s’agit d’un diptyque. Le premier volume a paru en octobre 2025. Le deuxième paraîtra normalement durant le premier trimestre 2026.  Les deux forment, à ma connaissance, une expérience inédite. Mes deux livres s’entendent comme une contre-histoire de la poésie contemporaine, à partir des femmes. Elles sont, ici, 41 poètes et artistes majeures, dont 25 ont été et demeurent des amies. La romancière Gille Wittig nous dit : « Il nous faut, dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même. »
Comment ce livre, ou plutôt ces livres cherchent-ils à réaffirmer et redéfinir la place des femmes dans le paysage poétique ? Leur place est évidemment importante, et de plus en plus, et c’est très bien, mais cela n’a pas toujours été le cas, loin de là, mais au terme d’un combat aussi terrible que laborieux. Le premier combat est assurément celui du douloureux essor de la femme en littérature et en poésie, en 1901, de la femme qui s’écrit elle-même et qui, parallèlement à l’œuvre et même parfois en son sein, se prolonge dans la lutte contre les injustices, les inégalités et les violences faites aux femmes. La question du combat des femmes se pose jusque dans l’avènement du mouvement Femen, cofondé en Ukraine, en 2008, par la peintre Oksana Shachko, puis dans l’Iran de la nouvelliste Katayoun Afifi, qui a pris part au mouvement Femme, Vie, Liberté, en 2022, et m’a écrit : « Tu comprends, toute ma vie, depuis ma naissance, j’ai vécu dans la peur : peur de parler, d’être exposée, peur des gens, peur de perdre mes proches. En Iran, on est condamné à la peur dès sa naissance, et cette peur, pire que la mort, t’épuise peu à peu. » Il y a un avant et un après. Katayoun refuse désormais de vivre masquée, voilée et cachée, mais n’a pu faire tomber son pseudonyme, car en Iran, il y a des sujets sensibles à éviter : la religion, la politique et le corps féminin. Katayoun n’en contourne aucun et c’est bien pour cela que son premier livre de nouvelles a paru à l’étranger, au Canada, et avec un pseudonyme. Katayoun est parvenue à sortir de sa « prison » islamiste, grâce à ses mots et à son imaginaire, qui ne font pas fi de la réalité de la femme et de la société iranienne, menées à la « baguette » par les gardiens de la révolution.
Les textes consacrés à ces soleils, sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits, mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’ « icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. Celles et ceux qui veulent absolument des « icônes » et des « héroïnes » (elles le sont toutes à mes yeux) seront servis, de Madeleine (Riffaud) à Oksana (Shachko), lesquelles, parmi plus de la moitié présentes dans ces pages, je ne m’en cache pas, furent, pour les disparues, et sont, pour les vivantes, des amies que j’aime et j’admire sans complaisance. Comme l’a écrit le géopoète et géostratège Gérard Chaliand : « J’aime les amitiés féminines pour elles-mêmes, pour la sensibilité, pour la capacité de résistance, le courage sur la durée et, chez certaines, l’acuité du regard, la clairvoyance. » Toutes ces femmes forment une contre-histoire du féminisme et de la poésie contemporaine. Les rassembler au sein d’un même livre m’a finalement paru pertinent, car je me suis aperçu qu’elles balisent à elles seules, de Lucie à Paloma, plus d’un siècle de poésie, mais aussi de luttes et de combats.
Ce qui relie toutes les femmes qui forment ce soleil ? La poète libanaise Joumana Haddad nous le dit peut-être lorsqu’elle écrit, à propos de l’un de ses livres : « La force de se relever malgré tous les coups qu’elles reçoivent. Si nous recevons les mauvaises cartes à la naissance, elles démontrent qu’on peut malgré tout en faire quelque chose. Si les destinées de ces femmes ne se sont pas forcément déroulées comme elles l’auraient souhaité, chacune a résisté à sa manière. Elles ne se sont jamais abandonnées à leur destin. »
On pourra dès lors s’interroger : la poésie féminine existe-t-elle ? Je réponds : Non. Seule la poésie existe. La sensibilité, c’est autre chose. Monique Wittig, théoricienne et militante féministe dont l’œuvre marque en profondeur le mouvement, déclare : « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. On est dans un espace mental où le sexe n’est pas déterminant. Il faut bien qu’on ait un espace de liberté. Le langage le permet. Il s’agit de construire une idée du neutre qui échapperait au sexuel ». Lorsqu’on lui pose la question (lire Entretien avec Thérèse Plantier in L’Anarque, juin 1989) : « Y a-t-il selon vous beaucoup de femmes bons poètes ? », Thérèse Plantier, l’une des cimes de la poésie contemporaine et du féminisme, la provocatrice qui n’y allait jamais par quatre chemins, répond : « La poésie féminine, elle développe un de ces ventres (Saint-Gris !) qui ne me paraît guère porteur de talents. Je vois peu de noms à citer, sauf ceux que les éditeurs d’avant-garde, Guy Chambelland, Jean Breton, ont présentés : Annie Salager, Yvonne Caroutch… et puis quoi ? Dans le roman, par contre, inflation de noms, mais décrue de talents. »
Mes deux livres entendent bien réaffirmer et redéfinir la place des femmes dans le paysage poétique, car cette question est centrale. Pour y répondre, je propose, en deux volumes, comme je l’ai dit, une contre-histoire de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. Poètes pour la plupart, mais pas seulement, elles embrasent et embrassent autant d’époques que de contrées, de rêves que de réalités et de combats.
Le tome 1 présente vingt-deux portraits de femmes, de la chronique à l’essai. Il s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités. Parmi les visages proposés, Lucie Delarue-Mardrus s’affirme comme une éclaireuse, alors que sa payse normande Thérèse Martin est, elle, écrasée par le poids de la religion.
Le chapitre suivant est consacré aux femmes du surréalisme : Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun. Aucun mouvement artistique n’a mis en valeur la femme autant que le surréalisme. Aucun mouvement artistique n’a accueilli autant de femmes que ne l’a fait le surréalisme. Les femmes ont rallié elles-mêmes en nombre le surréalisme. « Le problème de la femme est au monde tout ce qu’il y a de merveilleux et de trouble », proclame André Breton dans le Second Manifeste du surréalisme (Kra, 1930). Dès l’époque Dada, le groupe de la revue Littérature apprécie surtout en la femme celle qui apporte le « trouble » et le « merveilleux » dans la société. En aucun cas, ils n’y ont vu une idole qui aurait exigé d’eux une prosternation dévotieuse : « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c’est pour lacer son soulier », affirme Breton en 1920. Elle est l’égale, mais aussi la différente. On ne doit la traiter ni grossièrement ni idéalement. Les surréalistes se séparèrent de Joseph Delteil qui déclarait brutalement : « La peinture est une femme : ce que je lui demande en premier lieu, c’est qu’elle me fasse jouir. » La femme n’est pas un objet de consommation. Et n’est-ce pas l’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian, qui écrit en 1947 le manifeste Amour, révolte et poésie, par lequel il réclame avec violence la libération de la femme, allant même jusqu’à assigner le féminisme comme but à sa génération ? Il écrit : « Je crois à la possibilité pour une poignée d’hommes de faire entendre dans la seconde partie de ce siècle maudit le grand cri lyrique de l’amour, et d’inaugurer un culte de la femme si profondément mystique et charnel qu’il fera pâlir à jamais l’étoile des troubadours. »
Il en va de même avec les femmes de la Poésie pour vivre, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Chez elles, la poésie n’est pas considérée comme un « genre » littéraire. L’écriture de nos poètes ne triche ni avec la vie ni avec l’être. Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue.
Pour un soleil de femmes 2, Chroniques d’un soleil de combats en poésie, d’Elodia Zaragoza Turki à Paloma Hidalgo, débute par la deuxième partie des femmes de la Poésie pour vivre, avec Elodia Zaragoza Turki, Puis les femmes d’un soleil de combats, dans leurs œuvres comme dans leurs vies. Voici Annette Zelman, dont l’amour est victime du nazisme. De son côté, la poète-résistante Madeleine Riffaud affronte le fascisme et le colonialisme. Jean McNair, fait face au racisme étatsunien. La Tahitienne Chantal Spitz défend et illustre la culture polynésienne. La poète bangladaise Taslima Nasreen est aux prises avec l’obscurantisme religieux, ainsi que les Iraniennes Katayoun Afifi et son aînée Forough Farrokhzâd. La syndicaliste et députée gréco-bulgare Kostadinka Kuneva est agressée à l’acide parce qu’elle défend les droits des travailleurs. La peintre et cofondatrice de Femen, Oksana Shachko s’érige contre le patriarcat, tant dans ses peintures comme dans l’action. Alaa Al-Qatraoui a appris, à l’âge de 33 ans, que ses quatre enfants avaient été tués, à Gaza, dans un bombardement. Comment peut-on survivre à ça ? Elle répond : Je continuerai à écrire jusqu’à la fin. Et si je ne survis pas, mes poèmes survivront. Ce chapitre s’achève sur le texte Le féminisme est un combat, d’Hubertine à Shaïna, car le féminisme incarné par les poètes d’Un soleil de femmes et bien d’autres, est un combat pour l’émancipation individuelle et collective des femmes.
Puis viennent les Sept femmes pour un soleil d’aujourd’hui, qui forment l’une des quintessences de la poésie contemporaine : Marie Murski, Odile Cohen-Abbas, l’Arménienne Violette Krikorian, la Réunionnaise Catherine Boudet, la Libanaise Joumana Haddad, la Palestino-Jordanienne Jumana Mustafa et Paloma Hermina Hidalgo.


GR : Enfin, après ces années de travail et d’engagement, que souhaitez-vous encore pour Les Hommes sans Épaules ? Et quel avenir entrevoyez-vous pour la poésie – entre le papier, la voix et le numérique ?

CD :
Ce que je souhaite pour Les Hommes sans Épaules ? De tenir, de continuer à créer, de donner de la voix, de continuer à voyager dans la géopoétique du monde et d’y faire des rencontres, de découvrir et redécouvrir encore et toujours des poètes, et de les publier. De continuer à s’intéresser aux êtres en tant qu’ils sont des « porteurs de clés », sans se cacher que ceux-ci forment une minorité. André Breton s’estimait lui-même comme celui qui tendait aux hommes la clé des champs. Il avait vu en Jacques Vaché le porteur de la clé du dandysme. Les porteurs de clés ne sont pas nécessairement des amis, et vice versa, tels êtres avec qui, vous avez eu des rapports de complicité intellectuelle et d’affection, pourront avoir une action moins déterminante sur votre éthique que certains autres qui n’ont fait que passagèrement croiser votre route.
L’avenir de la poésie, entre le papier, la voix et le numérique ? La voix est impérative, le poète n’étant pas ou ne devant pas être un veau aphasique. Le livre, comme véhicule incontournable, existe et continuera d’exister et je m’en réjouis. Le numérique occupe de plus en plus de place, se développe à grande vitesse et cela continuera. Pour ma part, bien évidemment, rien ne remplace le livre et la publication papier, mais je me refuse à opposer le papier au numérique, qui offre, qu’il s’agisse de revues en lignes, de livres, des chroniques ou d’essai, un espace d’expression complémentaire très riche, d’autant plus qu’il n’est pas évident, et ce le sera de moins en moins, pour des questions évidentes de coûts, de se faire éditer en version papier.
Je pense aussi aux poètes qui vivent dans des conditions, des contrées difficiles, sous tensions et/ou en état de guerre. Des contrées où l’édition papier est inexistante ou dérisoire, et qui trouvent pour seul espace d’expression le numérique et les réseaux sociaux. Car, des poèmes, il y en a toujours eu et il en faut, toujours, pour résister et tenir debout.
Je prends un exemple récent et concret : le nombre impressionnant de poèmes qui inondent le monde depuis Gaza. En effet, quelle ne fut pas la surprise du poète Abdellatif Laâbi lorsqu’il s’est lancé dans l’inconnu, avec Yassin Adnan, pour établir une anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, intitulé Gaza Y-a-t- il une vie avant la mort ? (Points, 2025). Une anthologie à partir d’un territoire, autant dire un camp de concentration à ciel ouvert de 365 km². Moi-même, j’étais dubitatif. Mais, rapidement, de la crainte d’un manque de matière et de qualité poétique, voici que le miracle particulier de la poésie opérait encore et toujours. Cette fois-ci, cela se passait à Gaza, ce nom qui, juste à le prononcer, écorche les lèvres et brûle les poumons, ajoute Abdellatif. C’est une avalanche incroyable de poèmes qui ruissèlent et débordent de partout, des hommes et surtout des femmes. Non pas dans des livres, il n’y a aucune maison d’édition à Gaza, et pour cause, mais sur internet, sur les réseaux sociaux. Et ces poèmes, publiés quotidiennement, sont plus nombreux encore que les missiles et ils traversent les pays pour exploser dans de nombreuses langues. Dans ces poèmes, tout est dit, sans jérémiades de pleurnichards, ni haine, contre tout ce qui, dans l’homme, dégrade l’humain, mutile la vie, glorifie la mort. Ces poèmes sont Gaza. Ils sont la résistance et l’affirmation d’une humanité qui renonce à sa déshumanisation.


GR :
Vous êtes membre de l’Académie Mallarmé, dont vous avez été le secrétaire général pendant quelques années. Pouvez-vous nous parler de votre implication pour promouvoir la poésie dans ce contexte ?

CD :
Avant l’Académie Mallarmé, il y a, en 2011, la mise en place, au sein de la Société des Gens de Lettres[22], de la Bourse de création Sarane Alexandrian. Sarane nous a quitté le 11 septembre 2009, à l’âge de 82 ans. Pourquoi, la SGDL ? Lorsque son épouse, la peintre Madeleine Novarina, est décédée en 1991, à 67 ans, Sarane Alexandrian, démuni financièrement, s’est vu octroyer une aide exceptionnelle de la SGDL, alors présidée par Jean Rousselot, pour pouvoir l’enterrer dignement. Cela, il ne l’a jamais oublié. Il a donc souhaité que son legs, à la Société des Gens de Lettres, serve à encourager la Recherche littéraire et qu’elle permette de redéfinir et d’actualiser la notion d’avant-garde littéraire, qui n’est pas un refus de la tradition, mais le recours à une tradition perdue ou incomprise capable de stimuler les recherches d’avenir et de leur assurer une continuité avec les audaces du passé. Ce n’est pas non plus, l’emploi de formes tapageuses et de provocations faciles, mais un ensemble de découvertes subtilement dérangeantes, impliquant, à l’instar du mouvement surréaliste, une conception de la beauté insolite, de la perfection stylistique et de la liberté totale.
Selon la volonté de Sarane, la « Bourse de la création d’avant-garde  Sarane Alexandrian », dotée de 10 000 €/an, qui porte son nom, ne peut être attribuée qu’à une personnalité (poète, écrivain, essayiste) ou une entité (éditeur, revue, compagnie de théâtre) répondant d’aussi près que possible à l’esprit des caractéristiques qu’il a lui-même décrites, et dont j’ai rédigé le règlement, siégeant au sein du jury, avec le président de la SGDL et son secrétaire général, ainsi que deux autres amis de Sarane, Marc Kober et Lou Dubois. Depuis quatorze ans, c’est une très belle aventure, un hommage est rendu à Sarane Alexandrian et la bourse qui porte son nom est décernée, à l’Hôtel de Massa, siège de la SGDL, à des profils peu communs. Soit : Un écrivain dont l’œuvre hors des normes est totalement méconnue du grand public, auquel il ne se soucie même pas de plaire. Ne cherchant qu’à cultiver son idéal de création personnelle, il a de plus en plus de difficultés à publier ses livres. Le directeur indépendant d’une revue de création littéraire, défendant avec un non-conformisme de grand style toutes les valeurs émancipatrices de la pensée humaine. Un « petit éditeur », c’est-à-dire un noble éditeur qui, avec des moyens restreints, a choisi de publier des auteurs d’une qualité rare, pour un nombre limité d’amateurs. Tels furent Guy Levis-Mano et ses éditions G.L.M., François Di Dio et le Soleil Noir, et bien d’autres. Ce serait le plus grand désastre pour la culture du XXIe siècle si de tels éditeurs disparaissaient, laissant la place aux seules rosses entreprises. Une compagnie théâtrale aux spectacles pleins de trouvailles, qui n’arrive pas à obtenir les subventions nécessaires pour monter une pièce que ses acteurs sont prêts à jouer.
Trois ans, après la mise en place de la Bourse Sarane Alexandrian, avec la SGDL, et alors que je n’avais jamais prétendu faire partie de quoi que ce soit, prix ou académie, François Montmaneix[23] est venu me trouver pour me proposer de rejoindre l’Académie Mallarmé. Sur proposition du Bureau, et après un vote, je suis devenu membre de l’Académie Mallarmé, qui compte trente membres, en 2012, au siège de Robert Sabatier, qui venait de disparaitre, le 28 juin 2012, à l’âge de 88 ans. François est devenu président et moi-même, secrétaire général, en 2014, jusqu’en 2019.
J’ai connu Robert Sabatier, que j’aimerais, puisque l’occasion se présente, évoquer. Robert Sabatier est aujourd’hui un peu oublié. Il s’agit avant tout d’un poète – son œuvre poétique complète a paru chez Albin Michel, en 2005 -, mais d’un poète qui a également connu un très grand succès avec ses romans de la série, largement autobiographique, « Le roman d’Olivier », dont : Les Allumettes suédoises (1969), Trois sucettes à la menthe (1972), Les Noisettes sauvages (1974), avec, si je ne dis pas de bêtise, plus de trois millions d’exemplaires vendus. Robert Sabatier a été très controversé, ou plutôt, en fait, très jalousé. Le petit monde des poètes, lui reprochait d’être une sorte de « traître » vendu à la grande édition commerciale, et donc, un romancier davantage qu’un poète. Le petit monde de la fiction, de l’autre côté, lui reprochait de ne pas être véritablement un romancier, mais un poète qui s’adonnait à la prose. Je pense qu’il y avait là-dedans, beaucoup d’envieux et de jaloux des deux côtés. Pour sa part, Robert Sabatier était, sous allure d’« ours » ou de « paysan dubitatif », un homme d’une grande finesse, généreux, je le sais pour avoir partagé sur son invitation, sa table de bon vivant, à l’érudition exceptionnelle. Pour ce qui est des leçons, je rappelle que Robert Sabatier est l’auteur d’une monumentale, Histoire de la poésie française, en neuf copieux volumes, dont trois sont consacrés au XXème siècle, publiée, justement grâce au succès du romancier, chez Albin Michel, entre 1975 et 1988, soit une somme qui dépasse les 4 000 pages. Son Histoire demeure un outil de travail précieux et un monument incontournable. En matière de transmission, Sabatier s’impose il me semble. Chapeau bas, respect ! Et enfin, outre l’Histoire de la poésie française, en neuf volumes, de Robert, je ne veux pas omettre de signaler, un autre monument de près de 1 000 pages, outil précieux, qu’est le panorama de Serge Brindeau : La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1973).
L’Académie Mallarmé, pour la présenter, a été fondé, à Paris, en 1937. Ses membres fondateurs sont notamment Saint-Pol-Roux, Édouard Dujardin, Francis Vielé-Griffin (président), Maurice Maeterlinck, Paul Valéry ou Paul Fort, rejoints, dans un deuxième temps, par Léon-Paul Fargue, Charles Vildrac, Valery Larbaud, Jean Cocteau ou Georges Ribemont-Dessaignes. L’Académie crée un prix qui récompense un poète d’expression française vivant, pour un livre de poèmes écrit en français et publié à compte d’éditeur de l’année en cours. Ce prix a vite été reconnu comme le plus prestigieux du paysage poétique français. Le premier lauréat en fut, je crois, Jacques Audiberti. Aujourd’hui, le prix est décerné lors de la foire du livre de Brive. Il est doté d’un montant de 3 800 € versé en deux fois par la ville de Brive-la-Gaillarde. La première, lors de la remise du prix. La deuxième, après une résidence d’un mois du lauréat à Brive-la-Gaillarde. Depuis 2022, le Prix Mallarmé étranger de la traduction, se propose, pour sa part, de valoriser autant le travail des traductrices et des traducteurs qui œuvrent pour ouvrir de nouvelles perspectives littéraires que la poésie étrangère traduite en français.
Les actions de l’Académie sont nombreuses. Elle a fait entrer dans le patrimoine du département de Seine-et-Marne, la maison de Stéphane Mallarmé à Valvins, et œuvre pour un Grand Prix National de Poésie. Elle a pour objet de perpétuer le souvenir du poète Stéphane Mallarmé, de promouvoir la poésie, indépendamment de toute question d’école, de promouvoir et de donner la possibilité de s’exprimer à des artistes, connus ou non dans les domaines littéraires et artistiques, en particulier de la poésie contemporaine, ainsi que le soutien et la sauvegarde de la mémoire d’artistes disparus, y compris l’organisation de toute rencontre événementielle en rapport avec le domaine artistique.
Mon implication concerne le fait d’assister à toutes les réunions et manifestations publiques de l’Académie, et d’y présenter et défendre des livres et des poètes que l’on n’a pas forcément « l’habitude » d’y trouver ou voir sélectionnés. Pour donner une idée de l’ambiance, je rapporte, à titre d’exemple, un extrait d’une communication de François Montmaneix, en 2014 : « Accepter le monde tel qu’il est ne veut pas dire pour autant que nous nous en contentons. Aussi, face aux commémorations et célébrations de tous ordres qui ne vont pas manquer de pleuvoir comme à Gravelotte sur cette « glorieuse » atrocité de 14-18, il importe que notre Académie prouve la Poésie par les poètes, ceux qui ont quelque chose à dire de la vie parce qu’ils puisent cet essentiel en eux-mêmes autant que dans ce qui les entoure, parce que leurs poèmes sont faits de davantage de viande crue que de tartes à la crème, de davantage de leur sang que de larmes de crocodiles versées sur les malheurs du monde, malheurs auxquels beaucoup de ces bonnes âmes qui pleurent savent échapper avec une belle virtuosité. Le monde étant ce qu’il est, nous n’allons pas le leur reprocher mais force est de constater que leurs poèmes peuvent s’en ressentir. Et ce sont généralement les mêmes – souventefois subventionnés, jamais reconnaissants – qui ne font rien pour se procurer, lire et faire lire les livres des autres. S’ils s’en préoccupaient davantage, les chiffres de vente, et donc les tirages, ne seraient pas ce que nous déplorons et il y aurait moins de problèmes économiques pour les éditeurs de Poésie… Souvenons-nous en effet, avec Einstein – et ce n’est pas une mauvaise compagnie – que l’intelligence de plusieurs personnes en relation (c’est lui qui parle) est toujours supérieure à celle des mêmes personnes considérées séparément. Rappelons-nous aussi cette observation de l’un de nos plus prestigieux confrères – j’ai nommé Paul Valéry – selon laquelle : « Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie ». Notre défense de la Poésie ne saurait se réduire à un scénario du type « tours d’ivoire », mais, au contraire, elle doit s’étendre et s’entendre à l’unisson de nos différents registres, dans une manière de choral à trente voix, sans oublier celles de nos amis membres correspondants, que nous devrons également associer de plus près à l’ensemble de nos travaux… »
Je laisse le mot de la fin à François : « Nous avons en partage une expérience commune du monde, rien ne pourra nous empêcher d’en faire profiter, ensemble, la Poésie de notre temps ; ce n’est pas une ambition, c’est une mission et c’est la nôtre… » Je vous remercie cher Grégory Rateau ainsi que Poesibao, pour votre accueil.

Le dernier numéro de la revue (60) sur le site des Hommes sans épaules.

janvier 2026

[1] Jacques Simonomis (1940-2005), poète, auteur de trente-sept livres, et directeur de la revue Le Cri d’os (40 numéros de 1993 à 2003). Poète de l’imaginaire, de l’humour et du réel, parfois le plus dur, il est également le grand poète à avoir vécu et écrit sur la sale guerre d’Algérie, ce dont rendent comptent, Poèmes boxeurs, Guerre d’Algérie 1954-1962, (La Nouvelle Proue, 1988), et, surtout :  La Villa des roses, Guerre d’Algérie 1954-1962 (Librairie-Galerie Racine, 1999). À lire : Christophe Dauphin, Comme un cri d’os, Jacques Simonomis (Les Hommes sans Épaules éditions, 2015).

[2] Jean Breton (1930-2006), poète, fondateur et directeur de la première série de la revue Les Hommes sans Épaules, à Avignon (neuf numéros de 1953 à 1956), puis, de Poésie 1, une revue à la réputation internationale et au format de poche de 128 pages, vendue au prix symbolique de 1 franc (1969-1987, 136 numéros, 7.000 abonnés, 1.600 poètes publiés, trois millions d’exemplaires vendus. Éditeur, Jean Breton est également le fondateur, avec son frère Michel, des éditions Saint-Germain-des-Prés, en 1966, et du cherche midi éditeur en 1978. « La quintessence de ce poète, qui est assurément le plus important de sa génération, est notamment rassemblée dans les livres suivants :  Chair et soleil, suivi de L’Été des corps, le cherche midi éditeur, 1985, Serment-tison, La Bartavelle Éditeur, 1990, En mon absence, Le Milieu du Jour Éditeur, 1992, Vacarme au secret et autres poèmes, Le Milieu du Jour Éditeur, 1996) », Christophe Dauphin. À lire : Jean Breton ou le soleil à hauteur d’homme, Les Hommes sans Épaules n°22, 2006.

[3] Alain Breton (né en 1956) est le fils de Maria et de Jean Breton. Après avoir été éditeur à l’enseigne du Milieu du Jour éditeur (1989-1996), il a codirigé à Paris, de 1996 à 2006, avec Élodia Turki, les éditions Librairie-Galerie Racine, dont il est aujourd’hui le directeur littéraire. Il a, en outre, collaboré aux deux séries de la revue Poésie 1. Alain Breton est membre du comité de rédaction, depuis 1997, de la troisième série de la revue Les Hommes sans Épaules, dont il a dirigé la deuxième série de 1989 à 1994. Il est l’auteur de sept anthologies, dont, Les Nouveaux Poètes maudits, préface d’André Pieyre de Mandiargues (le cherche midi, 1981), ou Drôles de rires, Une anthologie de l’humour de Allais Alphonse à Allen Woody, livre et cd (éd. Librairie-Galerie Racine, 2017) et de quatorze livres de poèmes, dont, Infimes prodiges, Œuvre poétique (Les Hommes sans Épaules éditions, 2018), Je serai l’assassin des asphodèles (Les Hommes sans Épaules éditions, 2022), Je ne rendrai pas le feu (Les Hommes sans Épaules éditions, 2024), prix Mallarmé 2024, En attendant qu’ait parlé le Grand Cerf (Les Hommes sans Épaules éditions, 2025), auxquels s’ajoutent cinq livres sous le nom de Jacques Aramburu, aux éditions Cheyne.

[4] Poète-imprimeur-éditeur-pamphlétaire, Guy Chambelland (1927-1996) est le fondateur et l’animateur des revues, Le Pont de l’Épée (82 numéros de 1957 à 1983) et Le Pont sous l’Eau (8 numéros de 1988 à 1996). À lire : Guy Chambelland poète de l’émotion, Les Hommes sans Épaules, n°21, 2006),

[5] « Henri Rode (1917-2004), est un personnage clé et important dans l’histoire des Hommes sans Épaules. Il est l’auteur de romans, livres de nouvelles et de poèmes, dont Mortsexe (1980), qui a été salué comme un chef-d’œuvre par la critique, le tout, coupé de longs silences consacrés au journalisme et au cinéma. Ami d’Alfred Hitchcock, Federico Fellini, Alain Delon (dont il est aussi le premier biographe sur la demande de Delon), Rode fut rédacteur de la revue Cinémonde, la grande revue hebdomadaire française de cinéma, de 1928 à 1971. Quelle ne fut pas ma surprise, un dimanche, me rendant chez Henri Rode, d’y croiser Sophia Loren, en personne. Figure de la littérature de la Résistance durant l’occupation (dans les revues Confluences, Fontaine et Poésie de Pierre Seghers), Henri Rode a été salué comme « l’un des meilleurs écrivains provençaux », avec ses romans Les Passionnés modestes (1953), Alarmande (1953), ou Couche-toi sans pudeur (1958) », Christophe Dauphin. À lire : Christophe Dauphin, « Henri Rode, l’émotivisme à la bouche d’orties » (Les Hommes sans Épaules n°29/30, 2010).

[6] « Supérieur Inconnu, est le titre qu’André Breton avait choisi, en novembre 1947, pour nommer la publication qu’il envisageait de fonder et qui devait conjuguer les deux courants du surréalisme : les conservateurs (attachés aux principes du Second manifeste) et les novateurs (regroupés autour de Victor Brauner, de Sarane Alexandrian, de Claude Tarnaud ou de Stanislas Rodanski), voulant aller plus loin. Cette revue devait être éditée par Gallimard, mais un désaccord annula le projet. L’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian, qui fut, en 1947, le chef de file des novateurs, reprit le titre quarante-huit ans plus tard, afin, comme il l’écrit dans le premier numéro de la revue : « de combattre la médiocrité intellectuelle de notre fin de siècle, et pour exprimer nos idées et convier nos sympathisants à faire entendre leurs voix. » Pour André Breton, comme pour Alexandrian, le « supérieur inconnu » désigne l’objectif idéal de la recherche poétique de l’avenir », Christophe Dauphin.

[7] Romancier, essayiste, historien d’art Sarane Alexandrian (1927-2009) est l’auteur d’une cinquantaine de livres, qui abordent des domaines aussi vastes que la fiction, la critique d’art, la politique, l’histoire, la magie sexuelle et la pensée magique. Le Surréalisme et le rêve (Gallimard, 1974), Le Socialisme romantique (Le Seuil, 1979) et L’Histoire de la philosophie occulte (éd. Seghers, 1983), forment une trilogie à la gloire des pouvoirs réels de l’imagination et de l’intuition. En 1947, André Breton le nomme secrétaire général du mouvement surréaliste, Cause, avec Georges Henein et Henri Pastoureau. Il est également le cofondateur, en 1948, de la revue Néon et porte-parole du « Contre-groupe H » qui se regroupe autour de Victor Brauner, et rassemble la jeune garde surréaliste, avec Stanislas Rodanski, Claude Tarnaud, Alain Jouffroy, Jean-Dominique Rey, des novateurs, qui s’opposent aux orthodoxes du mouvement, en situant le surréalisme « au-delà des idées » et en accordant la priorité au « sensible ».

[8] Christophe Dauphin, Qu’est-ce que l’Émotivisme ? (revue Supérieur Inconnu n°3, 2006), Christophe Dauphin, Les Riverains du feu, une anthologie émotiviste de la poésie francophone contemporaine (Le Nouvel Athanor, 2009).

[9] La chute de Barcelone, le 26 janvier 1939 provoque un exode sans précédent de près de 500 000 personnes.

[10] « Yves Martin (1936-1999) est un poète et prosateur hors-norme, immense, qui a élaboré l’une des œuvres comptant parmi les plus marquantes de notre époque, et de la deuxième série des HSE. Le poète a sécrété une mythologie qui lui est propre. Rien n’échappe à son regard, qui s’imprègne et communique avant tout avec la rue. Aîné, ami très cher, Yves Martin était et demeure l’un des nôtres. Du Partisan (1964) à Manèges des mélancolies (1996), en passant, par Poèmes courts suivis d’un long (1969), Le Marcheur (1972), Je fais bouillir mon vin (1978), De la rue elle crie (1982) ou Mr William (1985), Yves demeure notre enchanteur : De la réalité la plus banale peut naître l’émerveillement », Christophe Dauphin.

[11] Paul Farellier, Entretien devant la nuit, Poèmes 1968-2013 Les Hommes sans Epaules éditions, 2014), Grand Prix de poésie de la SGDL 2014.

[12] Alain Breton, Infimes Prodiges, Œuvre poétique (Les Hommes sans Épaules éditions, 2018). Prix Mallarmé 2024 pour Je ne rendrai pas le feu (Les Hommes sans Épaules éditions, 2018).

[13] Marc Patin, Les yeux très bleus d’une nuit pareille à un rire sans regret, Œuvre poétique 1938-1944, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin (Les Hommes sans Épaules éditions, 2016). À lire : Christophe Dauphin, Marc Patin, le surréalisme donne toujours raison à l’amour (Librairie-Galerie Racine, 2006).

[14] Frédéric Tison, Le Dernier chant d’Edwine, Œuvre poétique complète, Édition établie par Norbert Crochet & Christophe Dauphin, 642 pages (Les Hommes sans Épaules éditions, 2025).

[15] Jumana Mustafa, Griffes, Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi, Édition bilingue, Préface de Christophe Dauphin (Les Hommes sans Épaules éditions, 2025).

[16] Marie Murski, Quand les mots brûlent par amour, suivi de Domaine du cri (Les Hommes sans Épaules, 2025), et Ailleurs jusqu’à l’aube, œuvre poétique (Les Hommes sans Épaules éditions, 2019).

[17] Jean-Pierre Duprey, Derrière son double, suivi de Solution H, Trois feux et une tour, Lettre-préface d’André Breton, frontispice de Jacques Hérold (Le Soleil Noir, 1950).

[18] Jacques Prevel, En compagnie d’Antonin Artaud (Flammarion, 1974. Rééd. Flammarion, 1994 et 2015).

[19]Le Grand Jeu est un groupe de peintres, de critiques et de poètes, qui se constitue dans les marges du surréalisme, ou en parallèle (René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, Joseph Sima, Pierre Audard, André Delons, Artür Harfaux, Maurice Henry, Pierre Minet et André Rolland de Renéville), et qui publie une revue éponyme : 3 numéros entre 1928 et 1930. Rééd. Editions Jean-Michel Place (Paris, 1977).

[20] Lamartine in « Milly ou la terre natale » : objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

[21] « On croit ordinairement que la relation de maître à disciple suppose la dépendance à un père spirituel. Il y a au contraire chez certains êtres le besoin d’aller au-delà de cette facilité, en choisissant pour guide un antipère, c’est-à-dire l’initiateur d’un art de vivre opposé à celui du père, considéré comme symbole des sanctions et des interdictions faites au nom de l’ordre établi. Le père étant celui qui impose des devoirs, l’antipère celui qui revendique des droits. André Gide, à l’époque des Caves du Vatican, a été l’antipère d’une génération ; Breton a été celui de la génération suivante, et a prolongé ce rôle après la Seconde Guerre mondiale, concurrencé cette fois par un autre antipère d’une qualité bien différente, Jean-Paul Sartre. » Sarane Alexandrian (in Christophe Dauphin, Sarane Alexandrian ou le grand défi de l’imaginaire, L’Âge d’homme, 2006).

[22] La Société des Gens de lettres (SGDL) est une association de promotion du droit et de défense des intérêts des auteurs, fondée à Paris le 31 décembre 1837, sur une idée de Louis Desnoyers, soutenue par Honoré de Balzac et un comité d’écrivains, dont George Sand, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Guy de Maupassant…

[23] François Montmaneix (1938-2018) a été l’un des acteurs importants de la vie culturelle lyonnaise, en dirigeant l’Auditorium Maurice Ravel, à l’intérieur duquel il créa l’Artrium, galerie d’expositions, et Le Rectangle, Centre d’Art, place Bellecour. Membre fondateur du Prix Roger-Kowalski, François Montmaneix a été président de l’Académie Mallarmé. Son œuvre poétique a été publiée en deux volumes à La Rumeur libre éditions, en 2015. François Montmaneix, poète majeur de sa génération, fut l’homme de l’opposition à toute résignation, indifférence, comme à toute laideur ou complaisance, écrivant, en s’adressant au premier chef, aux membres de l’Académie Mallarmé, dont il était membre et alors le président : « Comme nos frères humains, ayant vécu avant nous, et ceux, qui, après nous, vivront, nous sommes des passagers du temps, mais, à la différence de la plupart d’entre eux, nous sommes également des messagers. Nous avons à faire entendre une voix, qui est plus que la nôtre : celle d’une émotion, qui est sentiment du monde. Sans elle, ce qui relie par la parole les hommes, à ce qui les englobe, et les dépasse, n’aurait ni forme, ni fond. »