Voyage sur les traces de l’énigmatique Dazaï dans un Japon transformé, rencontres improbables et charme indéniable ponctuent ce beau cheminement.

Qui ne comprend quelqu’un qui part sur les traces d’un écrivain aimé, un peu enivré, inquiet d’être éventuellement déçu, se prenant peut-être un peu pour lui (le jour où je suis allée voir Chateaubriand, très jeune !) en tout cas fervent ? Qui n’a pas cherché la tombe d’un artiste, posé une fleur ou un caillou, suivi une promenade, détaillé une statue, ou simplement rêver de pouvoir le faire ?
Christian Merlhiot est parti Sur les pas de Dazaï (Arléa), le sulfureux écrivain japonais (1909-1948), dont la vie et l’œuvre se confondent, célébrissime au Japon pour ses frasques mais aussi d’être de- venu un personnage de manga, Bungo Stray Dogs, eh oui. Fantasque, marxiste et suicidaire, à un moment renié par sa famille pour sa vie sentimentale très dissolue, Dazaï, né Shuji Tsushima, était pourtant fort doué. Il prit son nom de plume de Dazaï Osamu en 1933, et eu une longue carrière d’écrivain, toujours très populaire aujourd’hui. Bien que, de son propre aveu, ce n’est pas son écrivain préféré, Christian Merlhiot ajoute : « mais j’en suis un lecteur assidu, et je pense souvent à lui avec un mélange de sympathie et d’agacement. Son attitude parfois ridicule me fascine et me dérange ». Christian Merlhiot lui consacre donc ce beau livre de voyage un peu somnambulique dans un pays dont il ne comprend pas toujours la langue, accompagné d’un(e) ami(e) ou non, dans des paysages de toute beauté mais parfois aussi un peu effrayants. Je ne savais pas qu’il y avait autant de vent au Japon. Les lieux intéressants sont souvent cachés dans de vieux bâtiments décatis, les rencontres émouvantes, et le folklore autour de l’écrivain très vivace mais l’on comprend bien qu’il soit difficile parfois de résister aux gâteaux dans un faux livre en boîte de fer de Dazaï ! J’ai ici même un livre vide, en plexiglass, des Hauts de Hurlevent et ce n’est sûrement pas ma seule faute de goût littéraire, tout à fait assumée.
« C’est un écrivain provocant et drôle, souvent grinçant. On ne discerne pas toujours sa vie de son œuvre », ceci est peut-être à la clef et c’est à la recherche de cette clef qu’est parti Christian Merlhiot, on ne sait pas si, pour finir, il l’a trouvée, mais c’est de sa recherche qu’il est question ici, par plusieurs voyages dans ce long Japon, aux paysages variés et non familiers, en train ou en voiture à travers ce pays souriant et énigmatique. Aomori (Forêt bleue) est le point de départ du voyage vers Tsugaru, région d’enfance de Dazaï et lieu qui hante ses livres. Les lieux sont, si je puis dire paradoxalement, le, point d’ancrage de ce livre, tout tient par eux, vers lesquels on se dirige, que l’on parcourt une fois sur place, et que l’on quitte avec différentes impressions. Que cherche-t-on quand on est sur les traces d’un écrivain ? Sans doute aussi soi-même… Éclaircir, préciser, ouvrir ou clore quelque chose… ou s’intéresser au « je » de cet homme très énigmatique qu’est Dazaï : « l’emploi du « je » démultiplié au travers de l’œuvre, crée l’illusion d’une confession et l’on attribue volontiers à l’auteur ce que dit et fait le personnage. Mais je préfère envisager la perspective inverse où l’auteur se démultiplie en personnages l’obligeant progressivement à infléchir son comportement pour adopter le leur. Gouverné par la puissance de la fiction, il finit par y « conformer son attitude. » (p.16). Certains souvenirs que Dazaï relate sur ses retrouvailles avec sa nourrice Take par exemple sont sujet à de fortes controverses. Peu importe, une œuvre est bien là. En vieillissant, l’écrivain souhaite « faire le choix de la simplicité, du naturel… peu importe que cet élan vers la simplicité et le naturel soit une fausse promesse. L’effacement des limites entre l’écriture et la vie, prôné et tant de fois moqué par Dazaï allait lui permettre l’invention d’une posture littéraire où l’auteur inconnu incarne une constellation d’identités » (P.80-81) : Quand Je peut être tous les autres ou quand tous les autres peuvent être Je.
Depuis la mort de Dazaï par suicide en 1948, le Japon a énormément changé, les traces de l’écrivain sont à la fois difficiles à trouver mais une fois sur place, bien réelles. Sans doute cette figure d’iconoclaste indocile séduit-elle aussi toujours les jeunes générations qui en ont fait un héros de manga. Cela aurait pu arriver à Rimbaud. Rimbaud laisse à la postérité ce visage éternellement jeune avec sa mèche rebelle, Dazaï laisse cette photo désespérée : « la littérature ne l’aura pas sauvé » (p.84).
Ce n’est jamais au bord d’une tombe mutique qu’on retrouve celui ou celle qu’on aime toujours des années après sa mort. Mais en faisant ce voyage, Christian Merlhiot a découvert et entouré d’un geste chaleureux les paysages aimés de Dazaï.
Et de toute façon, comment résister à un pays qui fête « l’enterrement des cerises », comment ?
Isabelle Baladine Howald
Christian Merlhiot, « Sur les pas de Dazaï », Arléa, coll La rencontre, 2026, 123 p.., 19€
On signale également la réédition chez Arléa, revue et corrigée, du livre d’Élisabeth Barillé sur Anaïs Nin la femme qui voulait tout vivre, paru initialement chez Laffont en 1991 sous le titre, Anaïs Nin : masquée, si nue.
