Aurélie Foglia, « On.e », lu par Yves Boudier, [Les notes de lecture]


Yves Boudier s’interroge ici sur le livre On.e d’Aurélie Foglia, autour de la blessure vécue par la peintre et poète.


En 2020, Aurélie Foglia publiait Comment dépeindre, un livre dans le sillage duquel naissait le concept d’« articide ». En effet, victime d’une agression à la fois d’elle-même et de son œuvre peinte, la poétesse cherchait par l’écriture du poème comment combler les fissures d’une vie démembrée et meurtrie au plus haut point, comment penser et dépasser la violence laissée par les traces d’une destruction gratuite de ce qu’elle croyait le fruit de son intimité, une œuvre protégée car vécue comme inaccessible à l’outrage névrotique d’un conjoint amer. Dans une note critique, j’écrivais alors : « C’est bien connu, l’agresseur renverse l’effet et la cause pour faire de l’agressée la source même de l’acte violent. L’écriture alors se resserre, comme les bras autour d’un corps noué, prostré sur une douleur qui appelle, qui crie en silence et cherche une voie vers l’autre avec pudeur et refus d’être plainte. »

Chez Aurélie Foglia, la blessure réelle et vécue, tant physique qu’intérieure, se transcende d’elle-même dans l’œuvre par sa propre violence, une énergie négative mutée en pulsion de vie. Le passage à l’écriture du poème n’a pas seulement la valeur d’un transfert et d’une tentative de délivrance. Il y a là surtout une poussée de l’angoisse qui cherche à s’imposer une forme et à s’objectiver pour elle-même. Le poème veut se faire objet pour se voir lui-même. Il tend à précipiter sa marche pour connaître sa fin et se représenter l’issue qui lui est réservée. Il se donne ainsi une matérialité, qui lui permettra peut-être de savoir enfin à quoi s’en prendre pour trancher dans la chair meurtrie et instruire les ferments d’une cicatrisation des affects, une presque guérison. La langue du poème se veut la plus exacte possible, rigoureuse, mais elle est à la fois l’objet de sa création, comme elle est dialectiquement l’objet de sa destruction. La question posée est exigeante et paradoxale : faut-il, pour conjurer l’agression et la pérennité de sa douleur, détruire dans l’écriture même du poème son énergie salvatrice ? Le chemin est bien chemin de crête, le vide en lisière guette chaque vers dans son avancement strophique autant que sémantique.

Avec On.e, Aurélie Foglia déplace plus encore son point de vue, son point de « vie » et, défaite des marques laissées par l’agresseur, in corpore et anima peut-on dire, elle ouvre un nouvel espace poétique pour accueillir en grande sororité l’histoire partagée de celles dont l’anonymat est rompu par l’invention féminisée du pronom on, sujet impersonnel de l’opacité sous laquelle les victimes sont maintenues, comme emmurées.

On s’apparente à un infinitif. Il ne conjugue pas du singulier, du personnel, car il indifférencie. Il ne marque pas, ne génère pas un procès qui engendre possiblement une place pour un sujet. On est un infinitif désincarné qui inaugure une programmatique sans contenu autre que celui des absents qu’il désigne dans l’indifférenciation et la négation implicite d’un jeu de contrastes qui identifieraient les êtres en tant que sujets. On représente l’impersonnel d’un monde, d’un procès dé-substantivé. En revanche, On.e restitue une substance, partant une identité, une ouverture à l’infini des possibles d’une langue vécue comme la part idiosyncrasique, personnelle au sens propre, du langage commun à tous. La substance nominale (qui nomme) impose la subjectivation, c’est-à-dire la singularité d’une parole, d’une pensée, d’une vie. Autrement dit, la dimension aporétique du on est contesté et dépassé par on.e. car la féminisation du pronom rend visible par contraste et différence la masculinité derrière laquelle l’agresseur se dissimule, refusant d’assumer la responsabilité identitaire d’un sujet désigné par un pronom proprement personnel, se masquant derrière l’impersonnel on, de plus et ce n’est pas anodin, toujours neutre.

La voie est alors ouverte pour (re)personnaliser l’impersonnel on, marquer le féminin, atteindre le pronom elle. Il s’agit désormais pour Aurélie Foglia d’exclure les valeurs polysémiques du on, (nous / je / tu) pour imposer elle, et d’ouvrir ainsi le champ d’un travail d’une réparation fondée sur la crédibilité que l’on accorde à la parole féminine : comment être cru.e ?

Telle pourrait être l’incipit de ces poèmes distiques, leur cœur ardent. Ce livre s’inscrit dans une tradition, mémoire profonde de notre littérature, celle du conte cruel, le type de texte sûrement le plus proche des affects humains premiers, les plus sensibles pour attester de l’humanité dans ses errances tragiques. La violence propre aux contes est mise en scène dans l’implicite du poème autant que très explicitement, en particulier dans la séquence Le cinquième acte et plus encore dans la pénultième, Assassinat d’un pronom sans, dans laquelle la figure emblématique du loup métaphorise les crimes commis à l’égard des femmes, depuis la forêt jusqu’aux terrains vagues de nos villes obscures. Cette présence insidieuse, insistante pourrait-on dire, est une mise « en cru.e » de corps démembrés dont le violeur, l’agresseur ne sait se libérer. Certes, il veut effacer un corps mais ne sait qu’en faire car sa jouissance lui impose une double pulsion qui peut se dire ainsi : je jouis de détruire, or si je fais disparaître l’objet de ma jouissance, je m’impose de recommencer pour retrouver l’objet fétiche et aliment du recommencement. Aucune pause, aucune rémission ne semblent possibles. Pour échapper à ce cercle d’une mort répétée et qui ne peut se soustraire à elle-même, à son constant retour, pour en témoigner car c’est là l’essentiel, Aurélie Foglia s’impose de fragmenter sa langue, d’aller au-delà d’un seul déplacement de l’ordre syntaxique pour oser travailler au niveau même du lexème, de mettre à jour dans un jeu de coupes la dimension anagrammatique de la langue et parfois, plus subtilement mais non moins efficacement, de jouer sur la présence-absence de l’accent sur la lettre e, comme l’exergue du livre le pointe : « aux tu.e.s et / aux tu.é.es ». Ainsi, ces choix d’écriture installent et accentuent le bégaiement provoqué dans la parole par l’horreur de l’agression. Cette palpitation interne des poèmes, rigoureusement disposés en distiques (dont parfois un monostique final contient l’essence même de la strophe) devient une manière de faire entendre ce qui gît d’espoir dans les mots, postulant que le mot n’est jamais seul mais une alliance probable-improbable offrant une diversion possible vers une sortie de la nuit de l’agression. En divisant, quasiment en disséquant le vers et ses composants, ces coupes lexicales expriment de l’intérieur même des éléments premiers du langage ce que l’usage attendu des mots ne rend pas visible : Ravalé-e. S’ac // croupissant urine valvuve. (…) Descend directe / ment par la fe. // nêtre. (…) On.e sus / pendu.e dans le vide. (…) Pour tout dé / nouement. (…) Tout silence / perpé // tue la tuerie.

Une autre voie est parallèlement mise en œuvre, celle de jouer sur les affixes, cette caractéristique fondatrice de notre système de langue. De la sorte, amourante se donne comme l’exemple le plus fort, jouant de plus sur une paronymie phonique des éléments, métamorphosant en l’occurrence l’usage du participe présent adjectivé.  

Toutefois, Même le poème / déplacé. en personne // mesure / mal. l’ampleur // du massacre. Voilà pourquoi, Aurélie Foglia a choisi de s’en prendre aux organes de la parole, pour passer de la violence, analysée et mise à distance, à « l’amendement », dernière partie du livre, d’un parcours poétique en forme de course salvatrice. La pluralité de sens du terme est de grande importance. Le poème l’entend au sens que lui donnaient Lamartine ou Péguy, par exemple, en tant qu’une modification de la parole dépassant le repentir pour aller vers une expiation possible. Mais, cela ne peut suffire car ce serait de nouveau rester « enfermé.e »  dans le cercle impalpable d’une culpabilité intériorisée liée à la terreur produite par l’agresseur. Alors, il convient d’entendre amendement autrement, comme resourcement, amélioration des possibles à venir, amendement comme fertilisation de l’avenir.

Ainsi, on.e peut / se dire je. Autrice / de soi-même. // Émerger / à la première // personne. Se lever. / en son nom. // S’inventer son / propre pronom. (…) devenir personne / d’autre. C’est là.

On.e s’efface, le travail est accompli, passant du Elle au Je. Le déplacement féminin de l’impersonnel (on/on.e) a permis à Aurélie Foglia d’en finir avec la double assignation d’accepter d’être victime car « femme », inscrite dans une tradition donnée comme indépassable, atavique, (On.e l.ange. Pisse / le lait / Nourricière // de tout son corps. / Saigne du sexe.), et « féministe », à l’aune contemporaine d’un courant souvent détourné dans ses fondements et valeurs par l’idéologie dominante d’une politique de récupération et d’accaparement de ce qui échappe à la marchandisation globalisée.

Quand un.e langue / est mûr.e elle éclate. (…) … remodeler l’homme / par la grammaire… // malgré son désossement / Surgir sujet…, pouvait-on lire au mitan du livre. Ce qui s’écrivait alors sur le mode infinitif, car le parcours rédempteur nécessitait encore de nombreuses « stations », a atteint son but dans le dernier poème au titre évocateur, Relève. Mais, ici point de sentiment théologique ou mystique, aucun acte de foi naïf ou de volonté de pardon. La question n’est pas, n’est plus là. Replaçant ce qui fut proprement singulier dans une mémoire élargie des agressions faites au féminin, Aurélie Foglia a su à la fois tenir mémoire par le poème et transcender l’individuel pour dessiner un collectif où chacun.e peut exercer alors autrement son allant pour une vie partagée.

Yves Boudier

Aurélie Foglia, On.e, Lanskine, 2024.