Jean-Claude Leroy, “Malcool/ Coeur sucré”, lu par Marc Wetzel


Marc Wetzel explore pour les lecteurs de Poesibao ce Malcool / Cœur sucré, cinglant réquisitoire contre l’alcool, signé Jean-Claude Leroy.


Jean-Claude Leroy, Malcool/ Coeur sucré, Rougerie, mars 2024, 72 p., 12€

Il faut mépriser les adjuvants comme les miroirs
car il faut mépriser ce qui détourne de la vie
” (p. 20)


Le titre l’annonce parfaitement : ce recueil poétique n’est qu’un cinglant (et douloureux) réquisitoire contre l’alcool. L’alcool facile, l’alcool normal, l’alcool convivial, notre alcool trivial et commun – et la pire des addictions : la légale, la virile, l’avouée à tous sauf à soi, la non–réservée aux riches, aux artistes et aux fins-de-règne, – autrement dit : l’habitude de se tuer (en tout cas, de renoncer à se faire vivre), bruyante et sûre d’elle (“honte aux sobres”, et “suivez mon panaché blanc”). La fine horreur des décrépitudes qui sablent et trinquent, jusque dans leurs rêves.

Trois éléments choquent là, bien sûr. D’abord Jean–Claude Leroy est, au témoignage de toute son œuvre, lui-même un homme d’immense excès et de radicalité (son recueil “Toutes tuées” – Rougerie, 2015 – , d’une véhémence hallucinée, est un des plus forts et dérangeants textes poétiques de ce début de siècle), et le costume du supposé Père-la-Vertu est le dernier qu’on l’imaginait endosser. Ensuite, toute la poésie, normalement, aime boire (le lyrisme boit pour se faire saigner l’âme, l’épopée boit pour se donner vaillance, le drame boit pour fêter le non-négociable, l’élégie pour saluer ceux qui n’auront plus à boire), et bien peu de poètes, de têtes à images et formules, se vengent ainsi de l’ivresse. Enfin, loin d’un repenti à confesse, le livre est d’un homme qui, de l’alcool, fut (il s’en excuse !) “trop dégoûté d’avance” pour lui prêter, quand et si peu que ce soit, mains et lèvres ! Même Dieu n’aurait pu faire boire cet homme !

Et cet homme faussement bienveillant qui verse
force
goutte dans le verre de mon père
son sourire en coin masque mal la satisfaction
de peut–être prendre le dessus sur lui
j’ai vu quel instrument de puissance
comme l’argent et le boniment
était ce liquide brûlant qui sert à soumettre
et trafiquer les humains par le dehors et le dedans
de ce commerce-là qui plaît tant aux virilistes
et qui séduit un peu tout le monde
car tout le monde aime à s’abaisser
j’ai su d’emblée que je n’en serais pas
trop dégoûté d’avance
pardonnez-moi
c’est là toute ma limite
oh oui ! c’en est une.
” (p. 13)

Les alcoolos, on le sait, ont le naufrage grégaire, et la déchéance festive. Mais ce sont les usagers moyens, ordinaires, ingénus, qui sont ici accablés. L’alcool, dit Leroy (p. 55), est méprisable d’abord d’être inégalitaire : il abat d’abord et surtout les pauvres, les démunis, les ploucs, ceux qui ne peuvent pas facilement se défendre de lui, ni s’arranger esthétiquement ou spirituellement de ses (et donc de leurs) dégâts. Ensuite, l’alcool est un cache-mystère, qui impardonnablement tue, fausse ou défigure l’énigme native de quelqu’un, dissout dans ses certitudes évasives l’incertitude centrale et fondatrice de quelqu’un (p. 53). Enfin, l’alcool est toujours un petit vainqueur, il acte le triomphe du trouble sur le clair, du délire sur l’ennui, du “miroir truqué” sur le trait frontal, “de la trique du soudard contre la lyre pensante”, du “dur contre le tendre”, de “Franco contre Lorca” ! (p. 57). Contre le braillard et flatulent “bruit de fond devenu – sous prétexte de musicalité – la règle” (p.65), Leroy l’avoue franchement : “dans le nuage de l’existence/ je savoure l’eau et le silence“.

Et puis il y a ce dont le commentaire hésite à parler, parce que seul le lecteur direct, peut-être, est autorisé à le comprendre, qui tient dans la simple question : À qui d’intime ce texte s’adresse-t-il si pathétiquement? Qui éprouve-t-il ici le désespoir de devoir condamner ? À qui appartient, décidément, cette “peau puante” qui “ne tient jamais parole” ? La virulence alors se casse et se courbe en tragédie; le constat se fait légiste (“chaque matin tu te dis que tu arrêtes/ chaque soir tu vois bien que tu continues“, p. 33). Et sa colère se ferait aisément criminelle si, comme dit extraordinairement le poète, il ne s’astreignait pas à “décrucifier” son propre “calvaire” – à lever, par surhumaine mansuétude, la contradiction d’un amour à la fois “incorruptible” et, littéralement, “noyé” (p. 32). Car c’est la confiance en la dignité que l’alcool a d’abord sabotée, et l’amour, ensuite, qu’il trahit – comme le disent deux rudes passages :

Cet homme les genoux à terre
devant le mur nord de la maison
son équilibre lui a été retiré par sa faute
ivre, on dit parfois ivre-mort
sans doute était-ce risible
mais un enfant ne rit pas si facilement
” (p. 12)

Tu es aussi ma plus vieille douleur
et si je t’aime c’est toujours avec angoisse
j’attache mon sort avec le tien
comme j’enfoncerai la lame dans mon estomac
je voudrais être sûr de tomber le premier
sans être déjà ta victime
et que mon suicide n’ait rien à voir avec toi
” (p. 52)

Fermant ce livre, on pense  – a contrario – à la géniale (et posthume) “Légende du saint buveur” de Joseph Roth. La succession de petits miracles promise à l’errance suprêmement alcoolisée de son héros a beau ravir le cœur de ses lecteurs, Roth agonisant (à Paris, en 1939) n’aurait rien pu contre l’effarante et précise question que Leroy (page 54) pose aux vineux, biéristes et pastisants que nous sommes ou laissons être : “Quel est ton maître-chanteur ?“. 

Marc Wetzel


N’ont que des réflexes de bêtes domestiquées
qu’attendre de ces habitués ?
leur besoin de bière ne lave rien
il fait briller les yeux
mais ces étincelles n’allument aucun feu
” (p.17)

Tu m’as dit je buvais pour être comme les autres
pour être aussi bête qu’ils le sont
pour ne pas être à l’écart
je buvais jusqu’à me sentir aussi bête que les plus bêtes
tu m’as dit personne ne faisait attention à moi
alors je buvais pour me rapprocher et pour être approchée
mais au fond ça ne marchait jamais
c’est toujours un marché de dupe
et une fois de plus je me retrouvais à l’hôpital
en plein
delirium tremens
les infirmières en avaient l’habitude
elles me connaissaient
tu m’as dit je ne comprends rien de ce qu’il faut créer
pour ne plus se sentir à ce point étrangère
” (p. 30)

est-ce ma faute si je suis à part
et si je ne me bats pas contre le vent
l’esprit de corps n’est pas le mien
je bois l’eau de la pompe
et je plaide coupable par avance
tandis que les innocents par légion
trinquent à leur victoire
” (p. 47)

Ce qui n’est pas bon pour l’enfant
peut-il être bon pour l’adulte ?
” (p. 59)

Sous prétexte de convivialité
le cœur doit être sucré, obéissez !
” (p.65)