Jacques Moussempès, « Lettres de commande, » lu par Anne Malaprade (III, 13, notes de lecture)


Réédition d’un objet littéraire non identifié, et bien heureusement non identifiable : les déroutantes Lettres de commande de Jacques Moussempès.


 

 

Voici un livre imaginé, écrit, pensé et conçu à plusieurs mains : celles de Jacques Moussempès, celles de sa fille, Sandra Moussempès, celles du peintre Daniel Nadaud, celles de l’éditeur François Dominique. C’est, en fait, bien plus qu’un livre : un coffre-fort (un doux coffre ?) magique qui réunit des trésors à lire et à regarder. Livre d’images incarnées, livre d’images écrites, livre qui ose les couleurs depuis l’abîme et le trou noir, livre qui traverse les cauchemars et les rêves grâce à des lettres adressées à des individus qui, tous, opèrent (sur) l’univers : architectes, stratèges d’apocalypse, graphistes et chirurgiens, astrologues et officiers français, kinésithérapeutes et directeurs d’agonie, artistes de la mort, musiciens, animateurs de vies multiples, sans oublier Cathy. Toutes ces silhouettes, fantastiques, dessinent une ronde inquiétante : toujours, la lumière des astres peut sombrer dans une ombre qu’il faut savoir déchirer et/ou traverser.

 

Or ce livre est aussi l’histoire d’une renaissance. Un texte fameux mais désormais introuvable, revient à vous, revient pour nous, porteur d’une annonce obscure et entêtée : il s’agit de ces Lettres de commande rédigées par Jacques Moussempès, tour à tour professeur de philosophie, joueur de bridge, admirateur d’Artaud, lecteur de Bossuet, père d’une petite fille qui deviendra un grand poète (Sandra bien sûr), décédé à l’âge de cinquante ans en 1981. Cet ensemble, refusé par Bernard Noël, avait néanmoins été publié une première fois de manière posthume aux éditions de la Bibliothèque du Lyon, et comportait alors en couverture un dessin de Henri Michaux. Nathalie Quintane a salué alors sa force prodigieuse.

 

Il s’agit en effet d’un joyau étrange qui se donne pour objet de penser la transmutation et la fabrication des anges. Texte mystique, alchimique, traité scientifique, essai métaphysique ? Peu importe finalement. Il participe en tout cas d’une forme de baroque (rappelons que le terme désigne une perle étrange, irrégulière et bizarre) par son caractère digressif, audacieux, absolument libre, qui parvient à se faire toucher les « extrémités du temps » au sein même de l’espace serré et cadré de la page. Si, dans la vie, Jacques Moussempès fabriquait des boîtes à musique et des soldats de plomb, s’il collectionnait les anges et décorait avec ces derniers son appartement, dans le monde des livres et des lettres, il (d)écrit ces créatures supra-vivantes depuis un esprit géométrique qui jamais n’oublie les battements convulsifs du cœur ni les pulsions du sexe. Quelque chose, dans sa pensée, s’enroule à partir de l’instant incarné. Et c’est bien depuis le corps, « axe et infini du monde humain », que se déploie sous nos yeux un univers dont le centre, introuvable, est tout à la fois partout et nulle part.

 

Le livre s’ouvre sur un texte consacré à Venise, ville du mystère et de l’entre-deux, « lieu d’une apocalypse prochaine » – soit d’une renaissance qui prépare un « mauvais tour à la mort ». Il s’achève par un texte décrivant un « nouveau visage, sanglant mais naturel », celui de Mélanie Besnard, Ange annonciateur qui fait remonter le temps sur lui-même. Angéliser les hommes, angéliser les livres, angéliser le temps, sans doute était-ce un des projets affolés de Jacques Moussempès : c’est désormais au lecteur de se faire lui-même angélisateur en apprivoisant, lentement mais sûrement, ces proses étranges et parfois dérangeantes. On peut entendre ce mouvement et ce geste comme un abandon à une lecture flottante et aux exercices de douceur et de violence qu’elle suppose. A nous de devenir des instruments à vent suffisamment souples et libres pour accepter de voguer sur les lignes d’une correspondance qui fait parfois entrevoir le Styx.

 

Anne Malaprade

 

Jacques Moussempès, Lettres de commande, avec trois dessins de Daniel Nadaud et une préface de Sandra Moussempès, 2026, 106 p., 40 euros. Pour se procurer le livre, il faut adresser un courrier accompagné d’un chèque à François Dominique, 74 rue de Velars, 21370 Plombière les Dijon.

 

           

Extrait 1, p. 51 :

« Il faut détruire les visages que la culture a façonnés pour exhumer un visage antérieur et peut-être absent, car la nature, pour s’exprimer, n’a pas besoin d’une estrade ni de cette troupe d’acteurs que sont les traits d’un visage. »

 

Extrait 2, p. 72-73 :

« Comment noter ce nouveau langage que les anges se racontent par d’infimes déplacements de matière, comme le jongleur échange avec lui-même de silencieuses sphères dont les rebonds d’une main à l’autre ravissent les oreilles par la répétition de leurs lignes ? A ce niveau, la circulation cosmique est si parfaite qu’il n’y a plus lieu ni temps pour une communication partielle ou médiatisée. La musique de l’univers est une écriture inaudible : elle est bruit d’une figure géométrique, d’une étoile, de la nuit : l’espace et le temps peuvent alors être ramenés à un son unique et éternel, en un point silencieux, message et messager parfait. »