Gérard Pfister, tout près de la mort : ce livre presque entièrement voué à la mort est follement encombré de vie

Il est des livres qui s’approchent de la mort comme d’un objet qu’on pourrait contempler à distance, et d’autres qui abolissent cette distance pour conduire leur lecteur jusqu’au bord. Dans Jardins suspendus, paru aux éditions Arfuyen, Gérard Pfister choisit de demeurer sur cette lisière où toute chose devient à la fois familière et étrange : la lumière qui entre par une fenêtre, un oiseau immobile, des enfants qui jouent, une fleur qui s’ouvre, une main serrée dans une autre, un corps qui faiblit, un silence qui s’élargit.
La mort est présente à chaque page, mais cette présence confère aux choses une densité inattendue, comme si la proximité de la fin dissipait la brume de l’habitude et rendait au monde, une dernière fois, sa stupeur première.
Le livre s’ouvre sur une phrase de Montaigne : « Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. » De cette évidence pourtant inconcevable – nous ignorons toujours à quelle distance nous sommes de notre propre mort – Pfister tire toute sa méditation. La mort, écrit-il dans son liminaire, nous accompagne « à chaque instant de nos vies, sans cesse sur nos pas, comme en plein soleil notre ombre ». L’abîme peut s’ouvrir au moment même où nous nous croyions le plus en sécurité. Il s’agit alors d’apprendre à vivre avec cette connaissance, jusqu’à faire de la fin une composante de notre perception même de la vie.
Jardins suspendus repose sur une formule reprise du prologue jusqu’aux dernières pages : « Tout près de la mort ». Le livre se déploie en cinq parties encadrées par un prologue et un Final, comme un lent mouvement d’approche vers un centre inconnu. La phrase revient des dizaines de fois sans jamais se figer en refrain. À chacune de ses apparitions, elle ouvre une fenêtre différente : tout près de la mort, voici des pommiers en fleur, les eaux glacées d’un fleuve, une femme souriant pour une photographie, des cris d’enfants, un lit, une chambre blanche, ou encore « l’odeur de croissants » qui fait remonter les matins lointains chez les grands-parents. La formule immuable devient ainsi un seuil vers la diversité infinie du sensible.
Le plus étonnant est qu’un livre presque entièrement voué à la mort soit à ce point encombré de vie. Oiseaux, fleurs, eau, neige, arbres, lumière, parfums, enfants et insectes ne cessent de traverser ses pages. La vie d’une mouche devient « un trésor », « chaque instant a un parfum d’éternité ». Une primevère enfouit sous la neige la rosette de ses feuilles et ne laisse paraître que quelques fleurs d’un jaune très pâle. Les pommiers fleurissent, puis les jonquilles, puis le cerisier, tandis que le lierre poursuit obstinément sa lente ascension le long des arbres.
La nature ne console pas tant l’homme qu’elle ne lui rappelle que la vie ne lui a jamais appartenu. Elle se poursuit avant lui et après lui, selon des cycles qui n’ont nul besoin de sa présence pour s’accomplir. Le titre Jardins suspendus prend dès lors une résonance qui dépasse la seule beauté de l’image. Ces jardins sont réellement suspendus au-dessus du vide, et pourtant ils fleurissent. Toute beauté est suspendue au-dessus de sa disparition, dont elle tire une part de son intensité. Dès le liminaire, Pfister écrit que la fleur « n’est si émouvante que d’être éphémère ». La conscience de la finitude, qui devrait assombrir la beauté du monde, la rend au contraire plus visible. Un rayon de soleil sur un mur ou le reflet d’un ciel gris dans une flaque acquiert soudain la force d’un événement.
Mais la mort, chez Pfister, est aussi une expérience du corps. À mesure que le livre avance, elle devient plus matérielle : le corps se fatigue, les pas ralentissent, les mains reposent sur le drap, l’attente s’allonge entre deux respirations, et le lit de fer dressé « comme une table d’offrande » prend une inquiétante solennité. La mort perd ici une part de son abstraction philosophique : un corps abandonne progressivement ses pouvoirs tandis qu’une conscience assiste à ce retrait. Pourtant, Pfister ne met jamais la souffrance en spectacle. Les scènes les plus proches de l’issue conservent une extraordinaire économie, comme si la langue elle-même apprenait à s’alléger avec le corps.
Cet allègement constitue l’une des clés profondes du recueil. S’approcher de la mort, c’est renoncer peu à peu à l’illusion de la maîtrise, aux désirs, aux rendez-vous, aux projets, à l’image que chacun s’est fabriquée de lui-même. « Il faut seulement savoir s’y faire. / Se faire un jour à n’être rien », lit-on au début du livre ; beaucoup plus tard surgira cette formule saisissante : « inexister est le plus beau poème ». Il n’y a là aucun nihilisme : le livre entier témoigne au contraire de la valeur inestimable de ce qui vit. Ce qui s’efface, c’est la prétention du moi à occuper le centre du monde. À mesure que le moi recule, l’espace s’agrandit : ciel, lumière, plantes, animaux, visages aimés, jusqu’aux présences les plus minuscules.
L’amour prend ainsi une place essentielle dans cette traversée. Lorsque tombent une à une les raisons de s’attacher au monde, demeure le visage aimé. « Tout près de la mort, mon amour, tu es là / vivante encore », écrit Pfister, avant de faire des yeux de l’aimée les seules étoiles de la nuit et de ses mains ses seuls guides. Ailleurs, il affirme : « aimer demeure un rêve, / le seul quand tous les autres se sont écroulés ». Que reste-t-il d’une relation lorsqu’il n’y a plus d’avenir à partager ? La présence elle-même, fragile et lumineuse, peut-être l’ultime résistance à la solitude absolue.
L’écriture occupe, elle aussi, une position incertaine. « Tout près de la mort, à quoi bon un poème ? / Pourquoi parler encore », demande Pfister. Les mots semblent parfois une « langue étrangère que la chair ni le cœur ne parlent / vraiment », tandis que « le silence et la nuit sont notre terre / natale, dont chaque mot est traduit ». Et pourtant le livre continue de parler. C’est là l’une de ses plus belles tensions : la poésie connaît son impuissance, mais poursuit son chemin vers le silence. Elle ne prétend ni saisir la mort ni l’expliquer ; elle éprouve seulement jusqu’où la langue peut avancer avant de devoir s’effacer.
De là vient aussi la simplicité de l’écriture. Les phrases sont le plus souvent brèves, les images nettes, le vocabulaire puisé dans le quotidien. Pfister n’a nul besoin d’orner la mort pour lui rendre sa gravité. Certains des plus beaux fragments naissent précisément de la collision entre le banal et l’absolu : le mourant attend « le son éclatant / des trompettes » qui annoncerait enfin « le grand réveil » ; ce n’est que « le chariot du repas ou, plus lent, / celui des médicaments ». Cette brusque retombée possède quelque chose d’un humour noir très doux. Elle récuse surtout toute mise en scène grandiose de la fin. La mort peut être « tristement banal[e] », tandis qu’autour de celui qui s’en va la vie quotidienne continue son train, indifférente à la tragédie individuelle.
À mesure que le livre progresse, la lumière et le silence deviennent les deux termes d’un lexique presque secret. Il y a l’obscurité, la douleur, le vide qui s’ouvre sous les pieds ; mais la lumière revient avec une étrange insistance : blanche, oblique, pâle, éclatante, reflétée par la neige, l’eau ou les murs. Quant au silence, il n’est pas simple absence de parole. Il devient une matière dans laquelle les sons se perdent et reviennent, si « vibrant, si / profond que les mots, les sons ne sont pleins que / de lui ». La proximité de la mort dépouille ainsi le monde de son vacarme jusqu’à ne laisser subsister que ce qui mérite encore d’être vu et entendu.
C’est peut-être là le plus beau renversement de Jardins suspendus : la mort, qui semblait d’abord marquer la fin de la vie, devient progressivement l’instrument d’un apprentissage de celle-ci. « Tout près de la mort, on commence enfin à / vivre », écrit Pfister. Plus loin vient la question la plus douloureuse : « comment comprendre / qu’on ait si peu aimé la vie ? Tant de soin, tant / d’art mis à la fuir, quand le moindre instant / aujourd’hui est un trésor. » Nous touchons ici au cœur éthique du livre. La mort ne nous apprend rien sur l’autre monde. Elle nous ramène, avec violence et tendresse, à celui-ci, à tout ce qui était depuis toujours devant nos yeux et que nous n’avions pas su voir.
On comprend alors pourquoi les dernières pages peuvent être à la fois si sombres et si lumineuses. La fin n’est pas convertie en salut, et Pfister n’offre aucune certitude religieuse prête à l’emploi. Les dieux, l’éternité, l’infini, le passage, l’éveil, la lumière traversent le livre, mais restent suspendus dans l’espace du possible. Même le héron couleur de cendre, debout « les pieds dans / l’eau noire », ne fait que susciter une question : « a-t-il perçu une autre / rive ? » La poésie peut imaginer cette rive ; le livre, lui, se garde d’en garantir l’existence.
Dans le Final, le dépouillement atteint son point extrême. Le sentiment du moi s’amenuise, tandis que « le temps est la fleur de / l’éternité ». Le merle chante, une enfant rit ; le monde continue après l’homme, en lui et sans lui. Puis vient une image qui semble condenser toute l’entreprise : « vivre est chaque instant / un poème, sans art, sans mots ». Le poème qui n’a cessé de s’interroger sur la possibilité même de parler parvient ainsi à concevoir une poésie qui n’aurait plus besoin du langage.
Jardins suspendus est bien un livre sur la mort, mais il est plus profondément encore un livre sur le regard. La proximité de la fin déplace la perspective jusqu’à faire apparaître les choses comme si elles venaient pour la première fois au monde. La mort ne triomphe pas de la vie ; la vie ne triomphe pas davantage de la mort. Chacune éclaire l’autre dans une relation impossible à dénouer.
C’est sans doute pourquoi on referme ce livre avec un étrange mélange de paix et d’inquiétude. Pendant plus de cent pages, Pfister nous a tenus au bord du gouffre. Mais lorsqu’on en détourne enfin les yeux, on découvre que, juste au-dessus, le jardin est toujours en fleurs.
Antoine Jockey
Gérard Pfister, Jardins suspendus, Arfuyen 2026, 144 p., 15 €