Grégory Rateau interroge Guillaume Artous-Bouvet sur ses livres publiés, son usage de la prose, sa langue et son dernier livre.
Guillaume Artous-Bouvet est né à Paris en 1979. Ancien élève de l’École normale supérieure (Lyon) et agrégé de lettres modernes, il est directeur de programme au Collège international de philosophie et enseigne les lettres en classes préparatoires à Lyon. Il écrit et publie des poèmes, ainsi que des essais qui s’efforcent de penser l’expérience poétique. Il participe depuis 2014 au comité de la revue Po&sie, qui a accueilli plusieurs extraits de son travail poétique. Il a également été publié dans les revues Catastrophes et Place de la Sorbonne. Il dirige la collection Raisons poétiques aux éditions La rumeur libre.
Grégory Rateau : Vos ouvrages : Prose Lancelot (2020) et Glacis (2021) puis La Divulgue (2024) forment un ensemble. Comment avez-vous construit un projet d’une telle ampleur ? Aviez-vous dès le départ une vision d’ensemble ? La Rumeur libre publie l’intégralité, votre éditeur vous a-t-il accompagné dès le départ en comprenant l’architecture finale de votre œuvre ?
Guillaume Artous-Bouvet : En réalité, il n’y a d’ « ensemble » (ou de « projet ») que d’un point de vue rétrospectif. Quand j’ai écrit mon premier texte, Prose Lancelot, je n’avais aucune idée des livres à venir. Il n’y a donc pas, consciemment du moins, de système, ni même d’ « œuvre » au sens totalisant du terme – malgré des effets d’insistance ou de « redite » dont je suis conscient, et qui tiennent, je pense, d’une part au procédé de l’écriture reliquaire (ou écriture « d’après »), d’autre part à l’impératif d’un phrasé.
Il m’apparaît cependant, avec le recul, que mon travail d’écriture pourrait s’organiser en trois cycles, non strictement chronologiques, toutefois :
1/ Le cycle du nom (Prose Lancelot, Tantris) : la poésie y interroge le geste de nommer comme condition de l’avènement d’un sujet. Ainsi de Lancelot, qui dans Le Chevalier de la charrette, reste anonyme jusqu’au premier duel, où la révélation de son nom par Guenièvre lui permet de recouvrer sa force ; ainsi encore de Tristan, qui sous le « nom secret » de Tantris, qui le déguise en fou, parvient à approcher Iseut et à lui déclarer son amour.
2/ Le cycle du monde (Glacis, Vitré, La Divulgue) : la poésie y questionne sa propre puissance de représentation, à travers, d’une part, une confrontation à certaines tentatives d’écrire le monde (celles, en particulier, de Balzac ou du bestiaire médiéval), et d’autre part, un affrontement à l’image.
3/ Le cycle du silence (Silence, Feues, Orphant, encore inédits) : ce cycle en cours conçoit la poésie comme le tombeau de ce qui ne peut pas être dit, qu’il s’agisse du mystère du sexe et de ses réversions, dans l’histoire de Silence, ou de l’abîme du deuil et de son supposé « travail », dans la récriture fractale de l’Odyssée constituée par Feues.
J’ai – par ailleurs – un rapport assez inquiet à l’idée d’œuvre, sans doute parce qu’elle suppose justement une clôture qui ne peut être que rétrospective, c’est-à-dire en quelque manière posthume. Pour préciser, disons que je considère que chaque phrase a vocation à « faire œuvre », en ce sens que chaque phrase, et même la première, pourrait bien être la dernière. Réciproquement, chaque phrase doit promettre une œuvre à venir, en se donnant toujours comme « première phrase » (c’est-à-dire comme inaugurale).
La Rumeur libre m’a accompagné avec une très grande générosité, bien sûr, mais j’ai aussi publié un ouvrage chez Tituli, un éditeur parisien (Tantris, en 2021), et un autre chez Monologue, revue et maison d’édition fondée par Gilles Jallet et Xavier Maurel (Vitré, en 2022). Même si c’est évidemment très précieux d’être ainsi porté et soutenu par un éditeur comme la Rumeur, il me paraît important d’explorer d’autres lieux de publication, ce qui est aussi une façon de faire l’épreuve de sa « publiabilité » (et donc d’une certaine façon de sa lisibilité). Je tiens aussi à mentionner ici Marie-Laure Dagoit, qui (après Deguy en revue) a été ma première éditrice avec Neuvaine, en 2017.
G.R. : Pourquoi avoir choisi la prose ?
G.A-B. : Je n’ai pas « choisi » la prose, malgré l’impression que peut donner le titre de mon premier livre, Prose Lancelot, et certains de mes textes dans lesquels, en effet, elle domine.
J’ai choisi, disons, une phrase, ou plutôt : une phrase s’est imposée, qui peut se définir comme l’articulation stricte d’un rythme qui ne s’ajuste pas exactement à celui du vers (ce qui fait que lorsque j’écris des vers, ils sont eux-mêmes soumis à la règle de ce rythme, et donc parfois disloqués, parfois débordés). Ce rythme, pour le dire très rapidement, c’est celui d’un hexasyllabe augmenté, tantôt de trois, tantôt de six syllabes supplémentaires.
On peut en lire un exemple au début de La Divulgue : « Où boise, boise blanc (6), n’engrave densité (6). Ciel qu’emmure les siè (6) /cles, sauf trait (3) ».
Cette « phrase », ou ce phrasé m’oblige, pour des raisons que je suis incapable d’expliquer.
On peut la saisir comme l’effet de résurgence d’une forme spectrale, celle de l’alexandrin, qui ne revient donc pas « comme telle », mais selon la règle fantomatique de ses apparitions disrompues. Mais elle relève sans doute avant tout d’un rythme idiomatique (ou idiopathique), dans sa matérialité – c’est-à-dire comme un fait du corps parlant, dans les limites de sa « capacité métrique ».
G.R. : On peut vous lire comme un chant continu (je pense à Lautréamont), des images se suivent, se complètent, se nourrissent les unes des autres, c’est très visuel en écho aux gravures qui les accompagnent. Un souffle qui teste aussi notre propre endurance de lecteur… Je me trompe ?
G.A-B. : Non, c’est très juste, je crois. Cette continuité explique d’ailleurs que mes livres puissent apparaître comme un « ensemble », ou un « cycle ». Il y a une insistance, un acharnement, un impératif obsédant (au risque, j’en ai conscience, de la répétition, tout se passant donc comme s’il n’y avait jamais eu qu’une seule phrase, la première et la dernière).
Je préciserai toutefois deux choses :
1/ Cette continuité apparente reste tributaire d’une double discontinuité : celle de l’écriture au sens « grammatique », ou « syntaxique », c’est-à-dire comprise comme une matière atomiquement dispersée en lettres, mots, phrases (voir ma remarque sur le fait que tout peut s’arrêter à chaque phrase).
2/ Il y faut de l’ « endurance », comme vous dites, oui, car il s’agit d’abord pour moi d’endurer la langue, reçue comme une matière à travailler, et à éprouver, dans sa plasticité inquiète (ou « patmo », selon le mot inoubliable de Christophe Tarkos). Mais on peut justement, comme je viens de l’indiquer, lire « discontinûment », c’est-à-dire par fragments ou éclats, ce qui se donne au premier coup d’œil comme continu.
G.R. : Chez vous le choix de la langue est essentiel, c’est un vocabulaire très recherché, je prends pour exemple au hasard : « Une foudre d’oiseaux grammatiques ». Peut-on comprendre votre poésie sans en posséder tous les codes au préalable ?
G.A-B. : Il faudrait d’abord savoir si « il faut comprendre la poésie », ce qui n’est pas évident (je pense, en vous répondant, au livre de Christian Doumet, Faut-il comprendre la poésie ?).
Mais pour ne pas en rester à cette répartie un peu provocante, je dirais que ma poésie (et la poésie en général), si on n’est jamais parfaitement sûr de la comprendre, peut du moins toujours s’expliquer.
Si je prends votre exemple, il s’agit de nommer un envol d’oiseaux, visible sur une gravure de Dürer, dans un livre qui s’attèle justement à « dire » des images. Donc, pour le dire simplement, je compare les traits formés par les groupes d’oiseaux à des éclairs (c’est la foudre), et s’ils sont dits « grammatiques », c’est qu’ils sont tracés pas Dürer (qui les « grave », donc) comme des lettres (gramma). La phrase est-elle ainsi intégralement décryptée en sa force – si du moins on lui en reconnaît quelqu’une ? J’espère que non.
G.R. : Comment présenteriez-vous en quelques mots à nos lecteurs votre dernier recueil ?
G.A-B. : La Divulgue (le livre) rassemble trois « textes » : La Divulgue, ensemble éponyme qui s’écrit à partir des xylographies (gravures sur bois) de L’Apocalypse d’Albrecht Dürer ; Aragne, à quoi répondent des visuels du film Le Château de l’Araignée d’Akira Kurosawa, reproduits par Sébastien Merandet ; Merveillement, enfin, se lit en vis-à-vis des illustrations d’Arthur Rackham pour Alice au pays des merveilles, de Lewis Carrol.
Il s’agit, comme dans l’un de mes recueils précédents (Vitré), d’affronter l’image, c’est-à-dire non pas de dire ce qu’on voit (c’est-à-dire au fond, de décrire), mais d’écrire (!) là où l’écriture échoue à « donner à voir », comme on dit. Or ce point, étrangement, c’est aussi celui où l’image même fait défaut : repli discret de l’invisible de l’image (et, disons, de l’inimaginable) où règne cela que l’image ne montre pas.
Le thème commun aux trois textes de La Divulgue est, comme le titre général l’indique, celui de la révélation – de cette révélation, singulièrement, qui se joue dans le silence interstitiel du rapport entre l’image et le texte : manifestation des fins dernières dans L’Apocalypse ; présage d’un destin dans Le Château de l’Araignée ; promesses métamorphiques de l’adolescence dans Alice au pays des merveilles.
G.R. : Quand la poésie s’est-elle imposée à vous ?
G.A-B. : La poésie, en tant que telle (pratiquée et assumée dans l’intention d’une publication), assez tardivement (malgré quelques essais d’enfance, bien sûr). La littérature, plus tôt (quand j’avais une vingtaine d’années).
G.R. : Vous organisez également des rencontres poétiques au Collège Supérieur de Lyon. Comment choisissez-vous vos invités ? Qu’est-ce qui en ressort pour le public en présence ?
G.A-B. : Je dois en effet à la confiance de Marie Grand, directrice du Collège supérieur, d’avoir pu y inaugurer un cycle de rencontres, que j’ai appelé du nom (deguyen) de la collection que je dirige à la Rumeur libre, « Raisons poétiques »
Je choisis des invités (Hervé Micolet, Marine Riguet, Pascal Riou, pour les trois premiers d’entre eux) qui soient à la fois praticiens et théoriciens du poème, ce qui signifie : des poètes et poétesses qui écrivent, mais sont capables de s’interroger sur ce qu’ils font en le faisant, et acceptent de « répondre » publiquement de leur pratique et de leur réflexion.
Ce sont d’ailleurs les mêmes principes qui guident les choix éditoriaux de ma collection.
Ce qui intéresse le public, c’est, je crois (et si je peux parler à sa place), de rencontrer un écrivain qui parle de sa pratique sur un mode qui n’est pas celui du « résumé » ou de la promotion, mais de la « pensée », pour le dire d’un terme peut-être un peu immodeste.
G.R. : Le poète a-t-il encore un rôle à jouer dans nos sociétés ?
G.A-B. : Dès lors qu’on considère que le « langage », dans sa généralité, joue encore un rôle dans la socialisation des humains (c’est-à-dire, peut-être bien, dans leur « humanisation » elle-même), oui, puisque ledit langage est l’affaire même de la poésie. Sa « chose », sa « matière », son « enjeu ».
G.R. : À l’heure des réseaux sociaux, des Insta poètes, des performeurs, des textes chantés et accompagnés sur scène à grand renfort de musiques, pensez-vous que le « milieu » de la poésie est encore fait de chapelles ? Des courants existent-ils encore aujourd’hui ? Quelle place pour une certaine exigence de la langue ?
G.A-B. : Vous me posez deux questions en une. J’essaie donc d’y répondre :
1/ La première question est celle de la poésie « augmentée », par l’image, le son, la musique. Il me semble que cette « augmentation » est toujours déjà en jeu dans le poème traditionnel, qui quant à lui en cherche les moyens dans la langue et ce qu’on peut appeler, comme vous le faites, son exigence (ce qui revient, précisément, à « exiger » quelque chose du langage). Par conséquent, la poésie augmentée par d’autres moyens que ceux de la langue elle-même doit trouver la voie d’une autre exigence, qui laisse place aux intensités non linguistiques qu’elle accueille. Pour le dire de façon plus brutale, une poésie de langue « sophistiquée » (comme la mienne, assumons) se prête plus difficilement qu’une autre, à mon sens, à une dramatisation par le son ou l’image.
2/ La seconde est celle des « courants ». Elle m’échappe à bien des égards, comme le présent échappe toujours à ses contemporains, mais il me semble que la neutralisation apparente des « polémiques » (à teneur jadis théorique) sous le vernis d’une certaine politesse générale (c’est-à-dire d’une absence de critique) dissimule de profonds clivages, qui mériteraient peut-être d’être explicités.
G.R. : Un conseil ou plusieurs à donner à de jeunes gens qui rêveraient de se lancer et d’écrire de la poésie ?
G.A-B. : Simplement, et assez banalement, être attentifs à une certaine « nécessité » interne de l’écriture, en quoi seulement peut se promettre une vérité. Pour le reste (la publication), s’autoriser une certaine insistance, mais qui n’a de sens que si la première condition est remplie.
Extrait de la La Divulgue publié à la Rumeur libre :
Cabre ou cambre, ceci : et l’arcade du corps et le joug de salive, et le feu : et le ventre et le sexe et l’aisselle, au tissu : et la force ossuaire et la verve peignée : l’effleurante saline, et la soif : et la sorbe, silence : et la sorbe, silence : et la cire lapée lentement jusqu’à joue : et l’enfance mâchée : et l’enfance mâchée : et l’infus de la peau : et le sel où s’aveugle, et le jour : et le sel où s’aveugle, et l’émerveillement que soit corps et ceci : tant qu’un déhanchement brûle rêve, à midi.