Grégory Rateau s’entretient avec le poète Christian Viguié à propos de tout ce qui est au cœur de ses poèmes.
Christian Viguié est né en 1960 à Decazeville. Poète et auteur de pièces de théâtre et de nouvelles, il a notamment reçu le prix Max-Pol Fouchet en 1997 pour Le Livre des transparences et des petites insoumissions (Le Dé Bleu), le prix Antonin-Artaud en 2003 pour La Dure Lumière (Rougerie) et le prix Mallarmé en 2021 pour son recueil Damages (Rougerie).
Grégory Rateau : Vous allez à l’essentiel en taillant les mots, je pense forcément à Thierry Metz. Comme lui vos origines sociales, vos engagements, sont au cœur de votre poème :
Après la journée de travail
je me pose de brèves questions
Pourquoi m’a-t-on volé ma vie ?
Vole-t-on la vie d’une pierre ?
Annule-t-on le voyage émerveillé
d’un nuage ?
Je me trompe ?
Christian Viguié : Non absolument pas. La remarque est juste. Je suis fils d’ouvrier et j’ai vécu dans mon adolescence jusqu’à un âge avancé de petits boulots. Quand je dis « petits » boulots, il s’agissait de travaux rudes (démonter et reconstruire un haut-fourneau, cueillette de fruits, tâcheron dans l’industrie de la métallurgie et la sidérurgie, stage de maçonnerie, vendanges, tout cela entrecoupé de périodes de chômage, etc.). Une vie violente mais en même temps éblouie par des lectures qui surgissaient un peu au hasard (Marx, Rimbaud, Baudelaire, Trotski, les surréalistes, Sartre, Neruda, Dostoïevski…). J’étais en train de vivre une période de Fureur et de mystère, magnifique titre habité de René Char, et je peux affirmer que deux choses m’ont sauvé la vie. Les derniers vers de la Dédicace de Recherche de la base et du sommet de ce même poète : « On ne peut pas devenir fou dans une époque forcenée bien qu’on puisse être brûlé vif par un feu dont on est l’égal. » et les vers de Rimbaud : » Oisive jeunesse/ A tout asservie,/Par délicatesse/ J’ai perdu ma vie… » Voilà les deux branches fragiles sur lesquelles je m’appuyais. Le fait que tu penses à Thierry Metz me touche car chez lui j’ai senti tout de suite une connivence sociale et une manière similaire d’employer les mots comme si les mots que nous utilisions avaient un poids réel, c’est-à-dire avant de s’engager dans l’aventure langagière, un poids aussi identifiable que celui d’un seau empli de ciment, celui d’une planche, d’une truelle etc. Ceci à un tel point que je fus troublé à la lecture de ces deux recueils : Le journal d’un manœuvre et Lettres à la bien-aimée. Il me semblait me lire. Depuis mon écriture a évolué bien sûr mais je garde toujours cette sensation que les mots doivent avoir un poids, être les porteurs d’une mesure juste, nous demandant de nous méfier de cette grenouille qui voulut être aussi grosse que le bœuf, car les mots aussi peuvent être plein d’air. Ils éclatent. Ils ne doivent pas séduire et surtout ne pas séduire celle ou celui qui écrit. Que sont les mots sans l’expérience de la vie concrète ? Crever de froid, de faim, de solitude ou dormir plusieurs mois dans une grange constituée de trois murs de parpaings ou dans un village abandonné font de vous un excellent critique. Vous savez si le poème que vous avez devant vous tient ou pas.
G.R. : Vous avez longtemps publié des ouvrages d’artistes en édition limitée, une association fraternelle avec d’autres artistes. Ce compagnonnage semble important pour vous plus que la visibilité ?
C.V. : Oui, j’ai eu la chance de travailler avec des peintres. D’abord à Paris avec Banlieue Banlieue, groupe fluctuant qui se composait à ce moment-là de trois plasticiens : Alain Campos, Ivan Sigg et Kenji Susuki. C’est Alain Campos qui me mit un pinceau dans la main et j’ai encore chez moi un tableau miraculeux « L’homme au chat » que nous avons composé à presque deux car c’est Alain qui en fut le chef d’orchestre. Viennent d’autres noms : Julius Balthazar, Marie Alloy, Catherine Aerts, Philippe Delessert, Olivier Orus, Anne Slacik, Alain Gimeno, Cécile A. Holdban… J’ai beaucoup écrit sur la peinture d’aujourd’hui ou plus ancienne notamment un petit essai sur Chardin et même une pièce de théâtre dont le titre est assez explicite : « Pour les oiseaux ou pour les fous ou les derniers jours du Caravage. » Les peintres posent toujours la question du « voir » tout en se déjouant de notre foi perceptive, de notre immédiateté à saisir ce que, en réalité, nous engloutissons dans le plus pur des anonymats. Un processus de néantisation, dirait Sartre. Le travail collectif est non seulement intéressant mais nécessaire. Je ne parle pas d’écrivains/poètes qui veulent voir leur nom affilié à celui d’un peintre reconnu et qui développent leur espace publicitaire, je parle de cette interrogation permanente, de ce « pourquoi ? » de l’enfance qui cherche la cause de la cause sans jamais s’arrêter aux effets. Une révolution permanente ou une démocratie de l’émotion sans fin. Voilà ce que nous dérobe dès le départ le capitalisme : l’expérience du sensible. Alors oui, je préfère cette recherche d’une visibilité à la fois intime, singulière et commune à une visibilité extérieure surexploitée et dont l’unique but est d’admirer notre visage de Narcisse. Nul besoin de tergiverser, il faut d’emblée saluer le rôle des petits éditeurs qui nous font sortir les pieds et les yeux des ornières, et qui prennent le risque de la merveille en s’extirpant des chemins balisés. La dernière preuve que je peux apporter est cet ouvrage à six mains, édité aux éditions Le silence qui roule : d’abord les mains de la plasticienne et éditrice Marie Alloy, ensuite celles du poète Laurent Albarracin et les miennes. Le double titre suit les thèmes que nous avons explorés : Presque rien suivi de Là.
G.R. : À quel moment dans votre vie la poésie s’est-elle imposée à vous, plus largement la littérature ?
C.V. : Au départ, je pensais que la poésie était faite pour les bourgeois et par les bourgeois. Ma pensée était sommaire mais elle incluait sans que j’en prenne vraiment conscience une dimension critique. Il est vrai que quelques éclairs avaient traversé ma cervelle -Nerval, Baudelaire, peut-être Rimbaud, et dans mon début d’adolescence Villon- mais cela était embourbé dans l’apprentissage lourd de la scolarité. Quelques éclairs épars dans le temps ne font pas un verger d’éclairs. En tout cas pas encore. J’étais donc fort éloigné de la poésie jusqu’à ce que l’on m’offre vers mes dix-huit, dix-neuf ans, deux ouvrages : Les fleurs du mal de Baudelaire et Crime et châtiment de Dostoïevski. Là, la foudre m’est tombée sur la tête et je ne me souviens de rien si ce n’est que j’ai mis les pieds à la Fac qu’une semaine ou deux. Rimbaud n’a rien arrangé. Je voulais vivre la vraie vie, une vie rimbaldienne qui m’a mené d’astres en désastres et puis de désastres en désastres puisque j’étais en voie de clochardisation. Mais le sujet n’est pas là. Quelque chose résonnait en moi et ce quelque chose ne s’apprenait pas sagement sur les bancs d’une école. La bourgeoisie, je la rencontrais chez ces profs de Fac, (j’avais assisté à deux ou trois cours), pérorant sur la poésie. Je n’apprenais rien sur la poésie par contre j’apprenais beaucoup sur le mandarinat, sur le tri social que ces professeurs exerçaient, privilégiant surtout la servilité, c’est-à-dire sans en changer un mot la reprise de leurs propres idées, et se désespérant de notre langue non civilisée, non encore modelée par le jargon universitaire. J’en retirais quelques leçons âpres. Une véritable lutte de classes exercée par ce mandarinat et la conscience d’un processus de réification qui consiste à transformer toute beauté et toute révolte en marchandises. L’essence de la poésie, pour moi, avait donc deux racines visibles : la Beauté et la révolte. Elle était à la fois langage et manière de vivre.
G.R. : Vous êtes également un passionné des surréalistes. Qu’est-ce qui vous captive dans ce mouvement ?
C.V. : Ma passion du surréalisme date de cette époque. Il a mis chaussures à mes pieds et une sorte d’or furieux dans ma tête. Refus de faire l’armée. J’avais entamé une grève de la faim de longue durée, m’étais bourré de médicaments hallucinogènes, m’étais habillé avec des vêtements récupérés sur un épouvantail, etc.). Je me souviens d’un capitaine qui avait demandé à une sentinelle de pointer son arme sur moi. J’avais sucé le canon de son fusil en lui disant que je préférais le goût des glaces à fraise. Il était fort irrité contre moi car je lui avais balancé sa casquette et répondu à toutes ses questions par « Quoi ? Quoi ? » et m’étais enfui de l’hôpital avec mon pied à perfusion. Le surréalisme était le vêtement intérieur que je portais et répondait à mon refus total de ce monde. J’en aimais particulièrement cette notion d’homme non clivé ne séparant pas le merveilleux de l’insubordination. Qu’est-ce que je retiens aujourd’hui de tout cela, de la pertinence actuelle du surréalisme ? Plusieurs choses fort contradictoires. Il me semble que pour avancer sérieusement, il faut repenser le surréalisme à travers ses avancées et ses limites. S’en tenir à un discours de thuriféraire est le meilleur moyen de l’enterrer. Que penser de l’écriture automatique, des cadavres exquis, du jeu l’un dans l’autre, de certains collages qui ressemblent à des collages des années 20, etc. ? Qu’apportent-ils de nouveau ? Au départ, ces pratiques avaient au moins un double but, celui de destituer et d’éradiquer la notion d’auteur et de s’attaquer à une réforme de l’entendement. Projet ambitieux et salutaire, émancipateur à bien des égards, cependant la première génération de surréalistes a répondu de manière paradoxale et en a déjà atténué la teneur. Tous les poèmes des surréalistes sont signés (Breton, Éluard, Soupault, Aragon…) et même retravaillés à l’exception peut-être de Benjamin Perret et cette réforme de l’entendement fut un magnifique feu d’artifice (sans aucune ironie) mais, me semble-t-il, a échoué car sa finalité s’est enfermée dans un langage pour le langage. Une sorte de stupéfiante image. Pourquoi pas ? De façons différentes et sans volonté de provocation de ma part, j’ai tendance à penser que la drogue est beaucoup plus efficace et que le monde publicitaire a su rapidement et en même temps que les surréalistes se servir et d’engendrer des « images stupéfiantes » au service de la consommation de masse. Si je suis pour une réforme totale de l’entendement, je pense qu’elle est possible qu’à partir du moment où on change de manière concomitante le monde. Bien sûr, les poètes, on préférerait que la poésie soit en avant de la politique et même de toutes choses et qu’elles s’inscrivent comme le rapport social le plus essentiel mais s’en tenir là, à ce qui est un véritable point d’incendie, s’est aussi entrevoir la poésie et le monde dans un rapport magique. Une prière répétée et inefficace. Une cosmogonie portative suffisante pour nous nourrir et encore plus suffisante pour nous désespérer. Je pense, si je dois employer des gros mots, que la poésie est essentiellement dialectique. De part de sa double « nature » (langage/existence), ensuite parce qu’elle est un des marqueurs essentiels de ce qui se joue dans notre vie. Elle est à la fois autonome et hétéronome. Elle est déterminée par le siècle dans lequel on vit (on n’échappe pas à son environnement politique, sociologique, économique, à son statut social, à la manière d’être traité selon que l’on soit un homme, une femme, un étranger, à la manière dont on a été accueilli dans sa famille, etc.). Nous n’écrivons pas comme Charles d’Orléans ou Louise Labé parce que l’histoire de la sensibilité est d’abord une histoire qui se déroule dans le temps et dans des espaces différents. Voilà en quoi nous pouvons parler d’hétéronomie. Une fois affirmé cela, il ne faut pas en oublier l’autre pendant. La poésie est une langue qui s’ébroue, s’originalise, conteste justement ce qui l’enferre, la soumet, et prend appui sur ses degrés possibles d’émancipation. Son horizon est justement cette volonté d’autonomie, une esthétique du sensible dont la volonté est d’échapper aux formes immédiates de la prédation. Pourquoi j’aime Villon ? Parce qu’il appartient au présent du passé et que je peux l’entendre parce que je suis dans le présent du présent. La poésie n’est pas un rapport magique au monde, elle n’est pas surréelle, elle ne vient pas de l’inconscient, elle ne sort pas d’une fable ; elle est d’abord ce qui permet d’agrandir le réel puisqu’elle prend en compte ce rapport antinomique, existentiel et politique entre ce que l’on nous fait devenir (comment le système capitaliste nous dépossède de notre propre existence) et la manière dont nous pourrions être si d’abord le travail et le temps libre nous appartenaient.
G.R. : En vous lisant, on sent une force tranquille mais en même temps la détermination est bien présente, celle de résister par les outils de la littérature à tout ce qui tend à étouffer la beauté, à museler l’individu. Pensez-vous que l’écriture est une forme d’engagement en soi ?
C.V. : Le terme « force tranquille » me fait sourire car c’était le slogan de François Mitterrand. Homme dont la biographie est assez éclairante et destituerait cette image de berger ou de patriarche doux. Cependant ce terme peut être l’amorce d’une question sur l’esthétique, sur la manière dont on conçoit un poème. Bizarrement ma révolte, ma colère, ma vie qui fut longuement précaire, m’éloignèrent rapidement de l’écriture surréaliste que je trouvais superfétatoire, trop claironnante et surtout trop abstraite, en dehors de toute expérience concrète, et de l’écriture de laboratoire, vaniteuse à cause de son illisibilité et dont la traduction du français au français s’adressait à des spécialistes. Une question restait toujours posée. D’où l’on parle ? Derrière un bureau et devant des étudiants qui attendent d’obtenir une bonne note, gonflé d’un Moi que, à l’instar de Pascal, je trouve haïssable, au cœur d’une vie bien rangée avec un surplus d’âme, ou avec une volonté de paraître si singulier que l’on échappe au sort banal des mortels ? En effet, d’où on parle ? Vivre n’est pas un métalangage. La poésie n’est pas un habillement. Elle n’appartient pas au domaine de la fiction. Elle est la vie réelle et à quoi s’attaque cette vie. Paradoxalement, la colère qui va à la colère ne m’intéressait pas, comme la douleur qui va à la douleur ou la couleur rouge qui va à la couleur rouge. Que la tristesse soit triste, la beauté soit belle, c’est déjà se conformer à ce qu’une forme préétablie réponde à nos sentiments. Tout simplement, le sens invente une forme et une forme ne peut pas se prévaloir de ce qui doit nécessairement exister. L’émotion est émotion car c’est une tête chercheuse et qu’elle ne s’arrête à aucun slogan. J’ai eu de grands amours (Char, Apollinaire, Éluard, Ritsos, Neruda, Tzara, Ungaretti, Ponge…) mais mes véritables passeurs, ceux qui m’apprirent à rendre juste mon écriture, ne furent pas des poètes tonitruants. Au contraire. Sans le savoir, ils m’enseignèrent à ne pas falsifier mon corpus langagier, celui d’un fils d’ouvrier, mais de le façonner et de le mettre à l’épreuve de poètes que j’admirais. Il s’agit de Follain et de Guillevic. Et pour être plus précis Exister et Territoires pour le premier et Paroi en ce qui concerne le poète breton. Il n’y a pas de révolte et d’exactitude sans la douceur. Les poèmes les plus doux comme celui que tu cites peuvent être les plus féroces.
Quant à la question de l’engagement, je la dédouble. Je me sens engagé lors d’une grève, d’une manifestation, d’une lutte, lorsque je m’implique dans un mouvement collectif ou lorsque j’accueille une famille dans la rue. Lorsque je suis parmi les autres. L’engagement lorsque l’on évoque la poésie me laisse plus perplexe. Les poètes qui se croient révolutionnaires ne sont en réalité que des gens qui écrivent. Ils s’arrogent la couronne des rois nus. Je connais des poètes qui sont d’immenses salopards ou tout au plus des « Bonjour, comment vais-je ? » Sans minimiser le rôle de la poésie, l’expérience heureuse ou malheureuse de la désaliénation, je ne confonds pas le bureau et la rue. Je n’ai pas une satisfaction d’encrier. Je ne participe pas à cette croyance que la poésie sauvera le monde. Est-ce qu’un tableau de Rembrandt nous a sauvés d’une guerre ? Est-ce qu’un poème de Reverdy ou les peintures rupestres nous ont fait changer de monde ? Est-ce que le discours sur l’art ne cache pas en réalité la non-efficacité de l’art quant à l’orientation et la transformation du monde ? J’imagine que certains vont me tomber dessus mais bizarrement mon optimisme se situe là. Ce qui nous est nécessaire est pour l’instant inutile.
G.R. : Dans votre dernier recueil, Comme une lune noire sur ma table, on vous accompagne dans vos errances immobiles, l’émerveillement est encore là. Ce qui m’amène à vous demander si la poésie n’est pas également un moyen pour vous de maintenir vivant ce lien avec la jeunesse de vos premières perceptions, de repousser la vieillesse et la mort même si elles sont inéluctables ?
C.V. : L’étonnement a structuré l’enfant que je fus et l’adulte que je suis. Il ne s’agit donc pas d’un paradis perdu. Il n’y a pas eu de rupture. Loin de moi cette volonté et ce souhait de me maintenir vivant avec des remèdes du passé. Comment dire ? L’émotion m’a toujours nourri. Ma fidélité à l’enfance n’est pas due à ma nostalgie, elle provient du fait qu’elle fut le point de départ d’un champ d’exploration totalement ouvert et que ce champ n’a pas de barrières. Je l’ai déjà dit. Il s’agit d’une démocratie sans fin, un « pourquoi » lié au merveilleux, radicalement insurrectionnel.
G.R. : Vous écrivez également des polars. Pourquoi cette fascination pour ce genre littéraire en particulier ? Un moyen différent de raconter, de se raconter par la fiction peut-être ?
C.V. : Le polar est une réponse facile à une question que je trouve plus compliquée en matière de poésie. Dans le poème, il ne faut pas que le thème force la vérité du poème. Ne pas réduire le poème à une poésie de propagande. En même temps, en suivant les prescriptions de Victor Hugo, il ne faut pas masquer la réalité du monde et oublier de mettre un bonnet rouge au dictionnaire. En France, il y a une certaine défiance par rapport aux poèmes de circonstances. Si nous reprenons Villon, il serait idiot d’affirmer que ses poèmes n’appartiennent pas à ce genre mais la lecture aujourd’hui à propos de ce poète est assez déconcertante. On le lit comme si ces fameuses circonstances étaient usées, élimées, et n’empêchaient plus la pureté du texte. La valeur suprême serait une sorte de décontextualisation, le mot pour le mot, une aventure psychique emplie de trouvailles métaphoriques. La poésie nous proposerait une extase. Si on en revient au polar, on ne s’embarrasse pas en s’interrogeant sur des notions de pureté. Écriture et politique sont intimement liées. C’est un peu le nerf de la guerre. Donc sans grande originalité, le polar est une manière de s’insérer dans le politique et de l’éclairer autrement. Il y a plusieurs manières de s’y confronter : en toile de fond ou alors comme matière principale. Dans mes romans (polars ou pas) mes héros ont une double nationalité. Ce sont des personnages fictifs mais leurs noms ont appartenu à des gens réels. Principalement des petites gens, femmes et hommes de la Commune, morts de 14/18, noms de Résistantes et de Résistants ou de personnes simples et humbles que j’ai rencontrées. Je leur donne une autre vie.
G.R. : Un conseil que vous aimeriez donner ou plusieurs à un jeune poète, un jeune écrivain qui rêverait de se lancer et de publier ?
C.V. : Je n’ai pas de conseil à donner aux jeunes poètes ou écrivains. De quel droit ? La vie leur appartient. Certaines lectures leur mettront le pied à l’étrier. Écrire un moment donné, c’est s’apercevoir qu’il n’y pas d’écriture d’emprunt. On écrira à sa façon sans savoir ce que cette façon veut dire. En tout cas, je te remercie Cher Grégory.
Pour illustrer mes propos un poème d’un recueil inédit :
Je me souviens du passage
dans l’autre monde
C’est quand je ne mangeais pas
et voyais les jambes des gens
car j’étais assis
Parfois on me parlait
Parfois je levais la tête
et parfois les mots
étaient aussi inutiles
que des piécettes qui tintent
Même le jour était écrit
dans une langue étrangère
Malgré sa dureté
je préférais la pluie
Elle tombait sur l’ombre des femmes et des hommes
sur l’ombre des choses
Je préférais la pluie
Je l’écoutais
et la considérais comme un verbe
qui danse.