Àlex Susanna, un hommage rendu par Christian Désagulier (III, 12, hommages)


Christian Désagulier rend ici un émouvant hommage à son ami le poète catalan et passeur de poésie catalane Àlex Susanna


 

El testament d’Amèlia en pensée d’Àlex Susanna (1957-2024)

 

J’ai croisé le chemin d’Àlex Susanna en 1990 au Festival International de Poésie de Malmö. Il était invité pour y représenter la poésie catalane tandis que moi la française, en demande de faire écouter mes Runes (1982) ainsi que mon poème intitulé Rad Thu ! (1988) à l’invitation de Lasse Söderberg, son organisateur, bel et grand poète suédois, grand pris dans les deux sens.

Rad Thu ! un long poème qui en appelait à la sonorité et l’histoire de la langue et de l’écriture nordique des premiers siècles, traduit en suédois et préfacé par Jesper Svenbro, une plaquette bilingue publiée par les éditions Ellerström, laquelle suscita un intérêt littéraire certain en Suède à sa parution. Je me dois de dire que la première intention de Lasse Söderberg avait été d’inviter Léopold Sédar Senghor qui se désista à la dernière minute pour cause de maladie.

Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous inattendus. Je croiserai de nombreuses années plus tard les mânes de Senghor au Sénégal où l’ingénieur que je fus conduisit un projet de codéveloppement technologique, visitant sa demeure à Dakar et sa maison de vacances sur l’île de Gorée, me rendant à Joal son village natal, aujourd’hui réalisant que je vis à quelques kilomètres de Verson en Normandie où il finît sa vie. Une preuve de plus que la terre est ronde.

Mais revenons en Suède et à Àlex Susanna, mon strict contemporain. Catalan de Barcelone, au parler français impeccable, dont la lecture de ses poèmes à Malmö fut pour moi une révélation de langue pétillante, au bruit de feu de pomme de pin, qui invite à l’allumer pour se restaurer de calçots grillés, ces oignons catalans tendres et doux, à se rapprocher du foyer avec Àlex à la belle étoile.

Et comme il arrive quand deux poètes se retrouvent voisins de cabine du même drakkar de mégalithes d’Ales Tenar, éprouvent un coup de foudre déclenché par Odin, nous échangeâmes nos livres, lui me fit don de son Carnet vénitien (Quadern venicia, 1989) et de son Palau d’hivern (Columna,1987), de cet hiver où il passe désormais sa mort de maladie, prématurée, anticipée ?

Licencié en philologie de l’Université de Barcelone, Àlex Susanna fut professeur de littérature à l’université Rovira i Virgili de Tarragona (1982-1992) tandis qu’il fondait et dirigeait les éditions Columna (1985-1999). puis en 1997, la maison de disques Columna Musica.

En 1985, Àlex Susanna lance le Festival international de Poésie de Barcelone qu’il dirigea jusqu’à l’an 2000. En 1988, s’y ajouta le Festival de Poésie catalane de Sant Cugat qu’il a dirigé jusqu’en 2002.

De 2002 à 2004 il se retrouve à la direction de l’Institut Ramon Llull de Barcelone et de la Fondation Caixa Catalunya (Casa Milá, La Pedrera de Gaudí conçues par le génial architecte de la Sagrada Familia).

 

Se dessine à travers cette densité d’activités, un engagement intellectuel et conséquemment physique de par la multiplicité des formes que prit cet engagement, âme et corps, de voyageur de commerce international effréné, commerce pris au sens de Ramon Llull, en promotion d’une culture catalane grande ouverte au monde. Et je ne suis pas loin de penser qu’il entretint cette flamme au dépend de la durée de sa vie de missionnaire en quelque sorte. Mais on ne fait pas ce que l’on veut, on veut ce que la vie nous intime pour durer dans notre être, si l’on veut bien m’accorder ce spinozisme.

En 1992, je revis de visu vite Àlex Susanna dans le cadre du 7e Festival international de Poésie de Barcelone, me tenant la promesse qu’il m’avait faite à Malmö. Je lus un long poème intitulé Scholies dont je ne dispose plus que la traduction en catalan, où je mets en scène Descartes, Newton et son disciple et assistant de laboratoire Jean-Théophile Désaguliers…

Je m’accrochais pour le suivre sur ce chemin en pente raide de pré-montagne comme celui qui monte au Parc Güell, d’un pas à pas opiniâtre pendant trente années, une virgule de temps ressentie, jusqu’à aujourd’hui, en ce mars 2026, où je me suis rendu à Barcelone où les travaux de construction de la Sagrada Familia touchent à leur fin quand la basilique sentait encore le ciment en 1992.

Sauf que cette fois, j’étais seul avec mes souvenirs, seul dans la tour de la Passion quand j’entendis le carillon de treize heure jouer l’air de El Testament d’Amèlia dont je joue l’arrangement de Miguel Llobet pour la guitare, sonner cette mélodie catalane populaire poignante qui me rendit sa présence effective là, à côté de moi, raison de ce voyage, cet air aimé entre tous qui le temps d’une minute suspendit ma solitude barcelonaise, nous deux réunis sous ce léger et tiède vent produit par l’effet Venturi dû à la mer Méditerranée à l’horizon d’un côté et au contrefort pyrénéen de l’autre.

Àlex Susanna était, demeure, une figure de la poésie catalane des XXe et XXIe siècles qui alimenta de son énergie, fit durer l’éclair de la Littérature et de tous Arts catalans sans aucune coupure de réseau, qui continue de casser le bleu noir de la nuit à l’ombre lunaire de laquelle il me parle en poèmes.

Sa poésie fut souvent traduite en français. La musique du catalan mise à part, on est frappé par les proximités syntaxique et grammaticale de nos deux langues que l’on dirait cousines au premier degré. Et qu’Àlex ait été à la tête de l’Institut Ramon Llull (1232-1315) n’est pas innocent, Llull étant en quelque sorte l’inventeur de la langue catalane, une façon de calque orthogonalement quadrillé de castillan et de français médiéval, Ramon Llull qui donna le nom d’Art à son système de pensée.

En tant que son œuvre catalane offre une zone poétique de recouvrement non identitaire incontestable avec la poésie de langue française, Àlex Susanna fut fait Chevalier des Arts et des Lettres par le gouvernement français en 2008, chevalier volant à la gaie figure.

Pour aller plus loin, ce site offre une biobibliographie exhaustive qui permet de mesurer l’étendue du champs des activités d’Àlex Susanna, toutes polarisées sous le frottement du poème, aux lignes de champ orientées suivant son désir de faire connaître et écouter la langue catalane en en révélant l’universalité.

Un champ intellectuel limité par la seule résistance physique au sommeil. Combien de poèmes pensécrits au bord de s’endormir. Je me souviens qu’il m’avoua que son poème français préféré, qu’il préférait à L’examen de minuit en vers, le petit poème en prose À une heure du matin de Baudelaire : pour dire qu’Àlex n’excluait pas l’ironie dans la pratique de toutes ses activités journalières

L’ensemble de ses poèmes publiés en recueil a été publié en  2025 chez Viena sous le titre posthume Memòria del cos – Poesia completa (1980-2024), 592 pages, Mémoire du corps, reprenant le titre de son premier recueil, un titre qui en dit long : Memòria del cos (1980), El darrer sol (1985), Palau d’hivern (1987), Les anelles dels anys (1991), Boscos i ciutats (1994), Suite de Gelida (2001), Angles morts (2007), Promiscuïtat (2011), Filtracions (2016), Dits tacats, 1978-2018 (2019), Tot és a tocar (2024).

Les livres en prose : Quadern venecià (1989), Quadern de Fornells (1995), Quadern d’ombres (1999), Quadern dels marges (2006), Paisatge amb figures (2019), El món en suspens (2022), La dansa dels dies (2024), L’any més inesperat (2024), dont les traductions en catalan de Monsieur Teste de Paul Valéry (1980) et des Four Quartets, de T. S. Eliot (2011).

Traduits en français : Palais d’hiver in Carnet vénitien (Mare Nostrum, 1993), Principe du froid (Les Cahiers de Royaumont, Créaphis, 1998), Les Cernes du temps (fédérop, 1999), Inutile poésie (fédérop, 2001), Angles Morts (fédérop, 2008)

 

 

NITS D’HIVERN

Sempre que a mitjanit,
arraulits vora el foc,
els cossos es retroben
al cansament del dia,
no conec millor música
que uns versos que espeteguin
suaument a l’oïda,
però s’adrecin al fons nostre
per extreure’n el més preuat
i acuitar-nos a fer
un últim sobreesforç :
unes espurnes de claror,
una pau improvisa,
uns acords retrobats
que ens permetin alçar
un tènue pont cap
a nosaltres mateixos,
i gosar creuar-lo llavors,
quan ens manquen les forces
però més falta ens fa.

NUITS D’HIVER

Chaque fois qu’à minuit,
rassemblés autour du feu,
les corps se retrouvent
dans la fatigue du jour,
je ne connais pas de plus belle musique
que ces vers qui s’allument
doucement à l’oreille,
mais qui nous touchent au plus profond de nous-mêmes
pour en faire jaillir ce qu’il y a de plus précieux
et nous poussent à faire
un dernier effort :
quelques étincelles de lumière,
une paix improvisée,
quelques accords redécouverts
qui nous permettent de jeter
un pont fragile vers
nous-mêmes,
et d’oser le traverser alors,
quand nous manquons de force
mais en avons le plus besoin.


CAMPORELLS (CAPCIR)

a Antoni Cayrol i Elena

Després d’unes hores de camí,
espicossats encara pel fred de matinada,
hi caiem al damunt quan poc ens ho esperem,

i els estanys, amagats entre penyes,
se’ns mostren trèmuls i foscos
com ocells sobtats al niu
que mig desclouen els ulls…
Amb la llum naixent,a
quests ulls adormits i temorencs
s’aniran esparpillant fins a esdevenir
límpid mirall del dia,
fúlgida pell de l’aigua.
Tot, tot s’hi abocarà
delerós de ser-hi reconegut :
boscos, cels, núvols i bèsties.
De tant en tant, però,
un lleu estremiment de gaudi o de dolor
percorrerà la seva espinada
i, per uns moments,
els estanys seran també mirall nostre :
fràgils, tremolaran per no res.

CAMPORELLS (CAPCIR)

Après quelques heures de marche,
encore picotés par la fraîcheur du matin,
nous tombons sur eux quand nous nous y attendons le moins,
et les étangs, cachés parmi les rochers,
nous apparaissent tremblants et sombres
comme des oiseaux effrayés dans leur nid
qui entrouvrent les yeux…
Avec la lumière de l’aube,
ces yeux endormis et craintifs
s’élargiront peu à peu pour devenir
un miroir limpide du jour,
une peau d’eau scintillante.
Tout, tout s’y déversera,
désireux d’y être reconnu :
bois, cieux, nuages et bêtes.
De temps à autre, cependant,
un léger frisson de joie ou de douleur
lui parcourra la moelle épinière
et, l’espace de quelques instants,
les bassins seront aussi notre miroir :
fragiles, tremblants sans raison.


UNA VOCE IN OFF

a Xavier Montsalvatge

Mentre a fora plou a bots i barráis
i vent i sirenes van d’un costat a l’altre
sense ordre ni concert,
a la sala d’assajos del Liceu
tota una orquestra i cor immensos
enregistren una òpera:
ell és en un racó, amb la seva dona,
el cap recolzat damunt d’un bastó
com si fos un fi balustre del temps
interrogant-se a si mateix
ben al marge de la tempesta externa,
i escolta allò
que fa molts anys
va entreveure per primer i únic cop
en aquell mateix escenari…

Aquest salt des del pentagrama mut
cap al dibuix aeri de la música,
però potser el pateix més que no en gaudeix,
el compositor, ullcluc,
maldant com està per reconèixer
tota la força i l’alegria
del qui era quan la va compondre.

UNE VOIX OFF

Alors qu’à l’extérieur, la pluie tombe à torrents
et que le vent et les sirènes vont d’un côté à l’autre
sans ordre ni concert
dans la salle de répétition du Liceu
tout un orchestre et un chœur immense
enregistrent un opéra :
il est dans un coin, avec sa femme,
la tête appuyée sur une canne
comme sur une dernière balustrade du temps
se questionnant près de la scène
loin de la tempête extérieure,
et écoutant
ce qu’il a entrevu, il y a tant d’années,
pour la première et unique fois
sur cette même scène…

Ce saut depuis la portée silencieuse
vers les contours aériens de la musique,
mais peut-être le subit-il plus qu’il ne l’apprécie,
le compositeur, clignant des yeux,
luttant comme il le fait pour reconnaître
toute la force et la joie
de celui qu’il était lorsqu’il l’a composé.


Poèmes extraits de la revue Col lecció. Poesia de paper, Poètiques, 2002, traduits avec l’aide de DeepL