Aux portes de l’enfer de Dante s’ouvre ce livre évoquant la forêt, le lieu, la crainte, l’oubli, ombres et lumière.

Apparitions (catabase II), doublement signé de Yannick Torlini et Cécile A. Holdban est paru récemment aux éditions de l’Entrevers. Tous les deux sont poètes mais ici, Cécile A. Holdban accompagne Yannick Torlini avec vingt et une aquarelles et encres.
Nous avons voulu, après avoir été assez éblouis par notre lecture, en savoir plus.
Isabelle Baladine Howald : – Cher Yannick, chère Cécile, j’ai estimé ne pas assez connaître Dante pour faire une note de lecture habituelle. (Peut-être me suis-je laissée effrayée par la référence.) J’avais déjà préparé des extraits mais cela ne me suffisait pas. J’ai beaucoup aimé ce livre et j’ai eu envie, ou besoin, de l’approcher davantage à travers vous.
Comment a commencé et chez lequel d’entre vous deux, l’idée de ce livre, et comment vous êtes-vous accompagné l’un l’autre ?
Yannick Torlini : Tout d’abord, je tiens à vous remercier Poesibao pour cette lecture et cet espace que vous nous accordez pour expliciter, autant que faire se peut, la genèse et le développement de ce livre.
« Commencer » : j’aime beaucoup ce mot, parce qu’il suscite chez moi toujours énormément de questionnements, notamment sur l’origine ou le pourquoi du premier mot posé. L’écriture d’un texte est quelque chose d’assez mystérieux et un peu magique pour moi, qui n’écris jamais par projet, ni même avec une idée prédéfinie de la direction que doit prendre le poème. Je travaille avec comme point de départ une sensation, une image ou un rythme, que je développe jusqu’à leur donner une cohérence et une densité, et c’est seulement ensuite que j’entraperçois le propos qui s’impose petit à petit. Souvent, il m’arrive de ne comprendre véritablement ce que j’écris qu’en arrivant à la moitié de ce que sera le texte final.
Apparitions fait partie de ces moments suspendus, durant lesquels je suis plus porté par l’écriture que je ne la porte. J’ai commencé ce texte au début de l’automne 2025, de manière assez frénétique, et c’est lorsque j’en avais déjà écrit une bonne partie, et après l’avoir fait lire à Cécile (nous avions déjà évoqué auparavant la possibilité d’une collaboration), que l’idée nous est venue de le terminer à deux, elle avec la peinture, moi avec les mots. L’aspect très lumineux des dessins de Cécile me semblait parfaitement contrebalancer et compléter le propos parfois sombre et souterrain du poème, et lui donner un équilibre qui lui manquait. Il me semblait aussi que nos écritures et nos univers se joignaient par plusieurs points, aussi par une forme de lyrisme tantôt inquiet et tantôt plus lumineux, et que cela pouvait prendre corps à travers ce livre.
Cécile A. Holdban : – Merci beaucoup de nous donner l’occasion de nous exprimer sur ce projet qui me tient à cœur, dans Poesibao ! Nous avons l’habitude, avec Yannick, d’échanger au sujet de nos enthousiasmes poétiques, et c’est autour de Rilke, dont il est beaucoup question cette année, et qui nous est proche à tous deux, que nous avons entamé notre dialogue. Nous nous sommes, bien entendu, avant cela, lus l’un l’autre au fil du temps, et lorsque Yannick m’a envoyé ce manuscrit, c’est spontanément qu’il m’est venu l’idée d’accompagner ces suites de poèmes de mes dessins. J’aime beaucoup les associations : il me semble que la création en général y gagne comme une sorte de troisième voix, ou voie, et les projets communs sont aussi une manière de stimuler l’imaginaire, d’agrandir son propre regard.
Il me venait, déjà alors, des visions personnelles émanant des images poétiques fortes de Yannick ; Je pense que c’est en partie parce que nous partageons un tropisme pour l’imperceptible, le presque invisible, pour le dialogue constant avec nos disparus.
I.B.H. : Yannick, on pense bien sûr à Dante tout de suite, dès la première partie nommée « Entrer ». D’où ce livre est parti pour vous ? Quand et quelle lecture avez-vous faite de Dante, dans quel état d’esprit avez-vous eu envie de faire ce livre ? Et que vouliez-vous faire, également, qui diffère, dans cette « descente » (la catabase…, vous pouvez l’évoquer) dans des mondes souterrains, d’où pourtant la lumière n’est pas absente ?
Y.T. : C’est seulement après avoir écrit plusieurs pages de ce livre que j’ai compris qu’il était pour moi l’expression d’une nécessité : celle de faire un état des lieux, un point, ou un bilan de ma pratique poétique et de ma réflexion autour de l’acte d’écrire. J’avais déjà travaillé autour de l’idée de « malangue », comme réécriture d’une identité en dehors des identités, par la « torsion » de cette langue qui nous est donnée presque dès la naissance, et qui conditionne notre rapport au monde. J’avais ensuite glissé vers l’idée de « lieu », opposée à celle « d’espace ». L’espace est totalement matériel, quantifiable, mesurable. Mais le lieu, quant à lui, est chargé de subjectivités, de chronologies, de temps, d’émotions, d’intentions, d’événements vécus et entés au présent. Plusieurs lieux peuvent se croiser et peupler un même espace unique au sein duquel ils cohabitent. La langue est un lieu, la parole est un lieu : chaque mot que l’on prononce, même le plus prosaïque, a déjà été prononcé des millions de fois, par des millions de personnes, dans des circonstances, des intentions et des histoires tout aussi différentes. Ce « là » pèse et définit notre rapport au langage et à la vie, et ce « là » ne peut pas non plus disparaître : il charge le mot d’une force et d’une densité qui nous dépassent, mais dont nous héritons malgré tout. Écrire, c’est pour moi faire avec ces fantômes de la langue, leur donner une place, écrire avec ma voix, qui accueille et accepte toutes ces voix qui la traversent, et font d’elle ce qu’elle est, sa forme même. Ce que fait aussi Cécile, d’une certaine manière, dans Premières à éclairer la nuit : sa voix, ce sont ces voix, celles de toute ces poétesses auxquelles elle emprunte un « je ».
Après avoir commencé Apparitions, j’avais la sensation de m’être perdu dans ce cheminement, que de nombreux réseaux de sens se créaient pour former un maillage très dense, mais dont la trame m’échappait à chaque fois. Je voyais des liens, avec des thématiques que j’avais déjà pu aborder dans Catabases (paru aux éditions Backland), et qui a donné le sous-titre de Apparitions. Mais aussi avec des évènements de mon histoire personnelle et familiale, avec d’autres œuvres également, qui m’avaient accompagné durant tout ce temps : Dante, Louise Glück, Odilon Redon, à qui j’ai emprunté le titre du livre : son tableau Apparition, que j’ai découvert par un de ces rares et heureux hasards durant l’écriture de ce texte, est véritablement la représentation de ce qui se joue dans le livre.
J’ai compris ensuite que l’histoire artistique et littéraire des mondes antiques, puis chrétiens, nous enseigne qu’en période de tumultes ou d’incertitudes, le passage par les mondes souterrains, par l’obscurité, la peur, le doute, le creusement, est une nécessité : celle d’aller retrouver ces voix et ces ombres qui ont cessé depuis longtemps. C’est la forêt obscure de Dante, la recherche de l’être aimé par Orphée, le besoin de retrouver le père, Anchise, par Énée (ces voix, ces fantômes dont nous sommes tous les héritiers, et que nous nous devons d’accueillir). La catabase est un motif récurrent qui traverse les âges et les cultures. L’Odyssée, L’Énéide, Les métamorphoses, La Divine Comédie, mais aussi la tradition orphique et chrétienne, nous apprennent que le détour par les mondes inférieurs est un passage qui conditionne la vie, et lui redonne un sens, une direction et un poids. L’œuvre de Dante me hante depuis la fin de mon adolescence, et est véritablement le condensé de toute cette histoire artistique, mythologique et religieuse qui l’a précédée, c’est pour cela que j’ai souhaité lui donner cette place, dans la citation en exergue du texte.
Cette thématique du monde souterrain, je l’ai aussi abordée avec l’idée d’une écriture du « creusement » : le travail de la langue comme le creusement d’un sol, fonctionnant par strates successives, et de plus en plus profondes et anciennes, dont nous effleurons seulement la surface, avant d’un jour nous y enfouir également, d’en devenir nous-mêmes et à notre tour les fantômes. Cette idée du commencement, toujours : qu’est-ce qui fait que la viande s’est un jour mise à parler ? Est-ce la nécessité de communiquer ? de trouver un mythe, comme le disait Jean-Luc Nancy ? ou bien d’appeler ? Je penche plutôt pour la dernière hypothèse : parler, écrire, c’est appeler, appeler un nom qui nous demeure toujours inconnu, car il est en deçà, au cœur même de ces strates, et donc, par essence, inaccessible.
I.B.H. : – Comment avez-vous procédé pour le travail ensemble ?
Y.T. : J’avais déjà écrit la première moitié du texte lorsque nous avons commencé cette collaboration, et les peintures de Cécile sont venues se poser sur des passages du texte qu’elle avait retenus.
C.A.H. : – Comme souvent, lorsque j’accompagne une écriture, j’ai laissé le texte faire son oeuvre dans le temps long en moi, je me suis imprégnée du texte, le lisant plusieurs fois avec différents degrés d’attention, en notant quelques passages, quelques images, puis, lorsque mes images intérieures sont devenues plus nettes, plus précises, J’ai trouvé en moi des sortes de paysages abstraits, mouvants, avec des figures humaines ou animales un peu fantomatiques dans de grands espaces parfois inhospitaliers, des lieux assez clairs noircis peu à peu et quadrillés, comme rendus à la nuit, par de l’encre. J’ai travaillé assez vite, en quelques semaines, à la réalisation de ces 21 dessins, me basant à chaque fois sur quelques mots, un peu comme des mantras, qui me donnaient le rythme autant que la direction, le ton. J’envoyais régulièrement mes dessins à Yannick, pour être sûre qu’il puisse reconnaître, en quelques sortes, ses poèmes, son univers, ses mots dans mes images.
I.B.H. : – Cécile, il y a dans vos peintures et encres la force de l’entrée dans la forêt de Dante par ses ombres puissantes, ses longues branches, sa grande présence inquiétante et pourtant c’est aussi baigné de bleu et de jaune. De ce que je connais de votre travail de poète comme de peintre (la découverte, l’observation), l’ouverture, la lumière et même quelque chose de pionnier (je pense à Premières à éclairer la nuit) est une chose qui vous habite en profondeur ?
C.A.H. : – J’aime les clairs-obscurs, les paradoxes, les cycles antagonistes des saisons et du temps qui font tout le sel de la littérature autant que de la peinture–et de la vie en général. Nous venons tous d’une forme de nuit, il me semble, nuit amniotique, nuit de l’inconscient, nuit du brouhaha d’un monde souffrant, et d’un langage magmatique que nous devons apprivoiser tout au long de l’existence. Dans l’écriture, tout autant que par l’expression plastique ou d’autres formes de création, je sens profondément que ma tache est d’éclaircir les choses, dans toutes les acceptions de ce terme : donner à ce qui m’habite plus de clarté, plus de simplicité, plus d’évidence, de présence. Notre époque me semble être une sorte d’héritière malade du romantisme, qui magnifie la beauté de la noirceur. Pourtant, nous sommes créateurs dans un monde où les repères, gagnés lentement, sur des générations, par nos ancêtres semblent brutalement devenus instables et même en miettes, et où la surcharge d’informations, la brutalité et la fragmentation du temps nous divisent et obscurcissent la pensée. Aller vers la clarté me semble être le seul visage du courage, le seul mouvement possible, en tous cas, en ce qui me concerne.
I.B.H. : – Il y a aussi des oiseaux et des personnages et ce très beau cerf blanc. Le monde de Dante est peuplé, on le sait, le vôtre aussi, mais ce dernier ne l’est-il pas tout autant mais de manière plus douce ? Votre monde assez onirique s’est il facilement adapté à l’écriture de Yannick comme à l’univers de Dante ?
C.A.H. : – Je ne me suis pas posé la question de l’adéquation de mon travail à ces textes, car comme dit Borges : « celui qui lit ces mots les invente ». Chaque lecteur est finalement un interprète, un acteur, même, singulier de chaque texte qu’il lit et décrypte en fonction de sa sensibilité, de son expérience de lecteur, de son vécu, de ses références propres… J’ai senti une proximité forte avec l’univers de Yannick, dans le rapport au vivant, à la disparition, au monde naturel, à ce clair-obscur lyrique que j’évoquais précédemment, à cette sensibilité.
L’univers de la trilogie de Dante est parcouru d’une telle « forêt de symboles » irriguant la poésie, et plus largement, l’imaginaire occidental, qu’il me semble impossible de ne pouvoir m’y trouver à ma place, ce voyage entre les mondes, l’évocation magique du monde des oiseaux, cette quête peuplée de héros grands ou minuscules, la traversée dans le temps autant que dans l’espace terrestre, infra-terrestre, supra-terrestre… Le cerf blanc est quant à lui plutôt un clin d’oeil à mes origines et une obsession personnelle : il est dit dans une légende que les sept chefs de tribus venues de l’Est qui fondèrent la Hongrie ont suivi cette créature qui leur échappait sans cesse, jusqu’au bassin des Carpates, où ils s’établirent enfin.
I.B.H. : Yannick, avez-vous eu des indications, des souhaits à dire à Cécile durant votre collaboration ? Et réciproquement, Cécile ?
Y.T. : Non, j’ai vraiment souhaité que Cécile s’approprie le texte par ses peintures, et je ne lui ai pas donné d’indications. Je ne me le serais pas permis. C’est une forme de dialogue entre le texte et l’image, comme des questions puis des réponses. Parfois, j’avais l’impression que ses aquarelles me permettaient de mieux comprendre ce que j’avais moi-même écrit, qu’elles me donnaient un autre éclairage, une autre lecture du texte, un peu plus précise et profonde. Nous nous sommes ensuite concertés pour savoir quelles peintures nous allions retenir, mais dans mon souvenir, nous n’en avons écarté que très peu, et uniquement pour des soucis d’équilibre et de place.
C.A.H. : – Peut-être simplement le nombre de dessins : j’ai eu envie d’en faire 21, c’est-à-dire sept fois trois, quelque chose qui se rapproche pour moi d’une clé, 21 est à la fois le chiffre de la dualité et de l’unité, c’est aussi le numéro de l’arcane du tarot qui représente le Monde.
I.B.H. : – Il y a dans votre texte, Yannick, au moins deux choses, d’un côté le rythme et l’évocation de Dante, de l’autre, le vôtre, cette « malangue » qui est votre marque de fabrique, cette écriture assez haletante, rapide, saccadée et dense que j’aime beaucoup depuis longtemps. Pourtant l’équilibre est là, tout se mêle de façon tout à fait harmonieuse et tenue. Le travail a-t-il été difficile ?
Y.T. : Il a été difficile, parce qu’il allait chercher dans une sorte « d’infra », quelque chose en deçà des mots, que je ne parvenais pas totalement à cerner, et qui m’échappait : infra de la langue, répétitions d’événements généalogiques, sensation d’être hanté, d’être emmené dans une direction inconnue, par quelque chose d’inconnu. Mais en même temps, l’écriture a été très frénétique et rapide, les images s’agençaient d’elles-mêmes, venaient naturellement, de manière évidente. C’était à la fois épuisant et grisant, comme si ce texte était la pièce manquante, enfin retrouvée : celle d’un équilibre, entre d’un côté le chant, et de l’autre la déstructuration de la langue.
I.B.H. : – Toute la seconde partie II s’appelle « oublier » ». Il est lié dans ce chapitre à la crainte.
L’oubli peut être parfois une chance. Vous le faites suivre par la dernière partie, la III qui s’appelle « revoir », où l’écriture change très nettement. Comment avez-vous lié d’une part l’oubli (il est souvent cité dans cette partie : « souviens-toi » …) et le revoir (un autre pas depuis le souvenir) et d’autre part la différence des écritures ?
Y.T. : Je crois que la descente vers les mondes souterrains s’accompagne toujours d’un allègement : allègement de la chair, du temps, des mots, et donc oubli, oui. Nécessairement une part d’oubli qui est la condition même de la mort, symbolique ou non. Oublier, c’est aussi laisser cette part de langage qui permettait notre forme d’être, afin de pouvoir réécrire cette forme au plus près du centre et du cœur, au plus profond de ces strates de la malangue. Orphée qui n’a pas le droit de se retourner avant de retrouver la surface, Orphée qu’on enjoint à oublier symboliquement Eurydice, afin de pouvoir la ramener au monde diurne et enfin la revoir : c’est ce deuil du chant auquel on était habitué et comme enté, son oubli, qui permettent la réinvention et le retour à la surface.
Le revoir découle un peu de cela : revoir c’est retrouver, mais c’est aussi re-voir, trouver le regard neuf, le chant neuf, cette différence d’écriture et de phrasé. Comprendre que la rupture fait partie de la continuité, et qu’au lyrisme inquiet peut succéder un lyrisme fragmenté, qui continuerait de chanter, pourtant. Accepter de perdre, d’avoir perdu, de s’être perdu, pour enfin retrouver un chemin.
I.B.H. : – On passe à partir de « revoir » à un autre rythme, comme je l’ai dit plus haut, et vos images semblent travailler l’espace très différemment ? L’avez-vous ressenti, travaillé particulièrement ?
C.A.H. : – Je crois que mon travail de l’image et de sa composition, du rythme en écho, donc, est très intuitif, à l’écoute du texte, et que j’ai été, oui, forcément influencée par les variations fortes au sein de ces parties, mais sans être toujours consciente de la manière dont celles-ci agissaient sur le travail de ma main.
I.B.H. : – Les lieux également, que vous nommez « là », Yannick, sont centraux dans ce livre, et ce sont les phrases, les mots, les vers qui les habitent littéralement ? Et sur les lieux ou presque dans les lieux, il y a les « Apparitions » qui donnent leur nom au titre, qui sont-elles ?
Y.T. : Le lieu est ce qu’il nous faut habiter, et pourtant il ne nous appartient pas. Il est un partage, il est ce « là » où nous croisons une multitude d’ombres. Ces apparitions, ce sont toutes ces voix et tous ces fantômes dont les formes sont perceptibles ou non, qui ont une identité ou non, et qui nous hantent et nous accompagnent – je pourrais presque dire « fraternellement ». Qui pourrait se sentir seul face à un texte, un tableau, une bibliothèque, un album de photographies, alors qu’ils sont peuplés de morts, mais qui ne cessent de s’adresser à nous, d’une certaine manière ? Lire, écrire, écouter, regarder, c’est entretenir ce dialogue infini avec ceux que l’on a connus ou non, mais que nous interrogeons toujours, et qui nous répondent très souvent, d’une façon ou d’une autre. Écrire c’est les appeler, et c’est aussi leur répondre, oui. Ils sont là, dans le moindre mot que l’on prononce ou écrit, ils apparaissent parfois, et nous leur devons attention et prévenance, car ils sont les garants de nos voix.
I.B.H. : – A tous les deux, quelle a été votre impression une fois le livre terminé ?
Y.T. : J’ai été dans un premier temps soulagé car cela a été un travail intense, puis, en voyant l’objet fini, extrêmement fier et honoré de cette collaboration avec Cécile, qui a une œuvre littéraire et picturale que j’admire énormément. Stenka Morris, des éditions de l’Entrevers, a fait un travail formidable, à la fois dans ses relectures et ses suggestions fines et précises pour affiner certains points du texte, mais aussi dans son travail de mise en page et d’élaboration de l’objet-livre. Je le remercie pour la confiance qu’il a placée en ce texte, car lorsque l’on est une petite maison d’édition, de poésie qui plus est, publier un texte aussi dense, avec 21 aquarelles en couleur, tout en assurant soi-même la promotion et la diffusion du livre, c’est une véritable prise de risques !
C.A.H. : – J’ai aimé, sans réserve, découvrir le travail de notre éditeur, dont pour ma part je n’ai pas encore parlé, Stenka Morris, lui-même poète, qui dirige les édition Entrevers. Il a été à la fois respectueux de notre projet, enthousiaste, et très à l’écoute de celui-ci : il a fait de ce livre un bel objet, où les mots de Yannick auxquels répondent mes dessins trouvent un véritable écrin. Je suis toujours un peu anxieuse avant de découvrir un livre qui reproduit mes dessins, car il est malheureusement fréquent que les reproductions affadissent les images, ou les dénaturent, et que la mise en page rompe le charme d’une association. Mais en découvrant ce livre, j’ai senti que chaque chose était à sa place, et c’était émouvant. Cela dit, pour moi, rien n’égale le plaisir, l’intensité du moment où je dessine en écho. La joie d’un livre réussi, c’est la cerise sur le gâteau !
Yannick Torlini, Cécile A. Holdban, Apparitions (Catabases II), ed de l’Entrevers, 2026, 166 p. 19€
Extraits :
Les océans et les grands animaux marins. Et l’eau sera toujours plus forte que toi, qui te crois invincible.
Chaque son, chaque évènement, chaque image ne sont pas faits pour être liés dans un geste plein de sens,
Ils vont et viennent malgré toi. Ils t’usent, si tu le refuses leur caractère inutile, ils t’usent
Si tu cherches à leur donner poids et direction. Assieds-toi, assieds-toi ici près de moi, et repose-toi.
(p.18)
*
Autour de nous, autour de nous, vois et
Oublie, oublie ce monde,
Oublie nos corps qui d’avoir tant désiré,
Se sont brisés d’amour, comme les ponts sous la crue des rivières,
Comme les murmurations, noires dans la tempête obstinée.
Oublie les os, oublie la chair :
Rien de ces mensonges ne dure, hilaire est bien plus consistant et vif que nos muscles.
Oublie ce que tu es : nous avons toujours eu en août cette force d’abandonner
(p.31)
***
Vous étiez là,
Je savais que vous étiez toujours là,
Bien vif et si discrets – à peine,
A peine un frémissement lors ce que je passais,
Et que vos mains me suivaient sans un bruit,
Dans chacun de mes mouvements anodins,
Lorsque j’allais de la chambre au salon,
Puis du salon au bureau, en bas
Dans cette pièce qui vous appartenait plus
Qu’elle n’était mienne.
Je savais,
Je savais que vous ne cessiez d’être là,
Dans mon incertitude qui était la vôtre.
(p.106)
***
Dans le lieu du lieu : d’autres encore.
D’autres. Si friable et fragiles – qu’entends-
tu -, dis-tu. Alors rien : recommencez, de tout
force retenir–ce là qui ne serait ce là. D’un
doute, et dans le lieu du doute : visage,
fenêtre. Leurs ombres plus grandes presque :
Arbres étourneaux. Alors rien recommencer :
tenir revoir – comme une lampe, comme une
nuit – regarde revoir.
(p.112)
*
Vos voix suivaient les lignes du plancher. Vos voix étaient
les planches
Que vous longiez pour aller
D’une pièce à l’autre,
D’une chambre à son absence, dans vos silences comme ces animaux
Qui hantent les profondeurs,
Qui hantent
Les gestes mêmes des mers et des océans – ces gestes lents
et imperceptibles et sans durée,
Où le monde cherche à s’effacer quelque part en cette nuit.
Vous étiez ce lieu trouble et disparaissant, ce là qui n’était
Pas une demeure,
Mais son tremblement lointain, son fragile revoir, comme
une image,
Comme une image qu’il vous fallait oublier – avec
prévision.
(p.156)

