Serge Ritman, “Inaccomplie, ta voix rougit la vie”, lu par Alexis Pelletier.


Poesibao publie aujourd’hui cette note d’Alexis Pelletier, envoyée quelques jours avant la disparition de Serge Ritman, ce samedi 17 février.



Serge Ritman, Inaccomplie, ta voix rougit la vie, 188 pages, Tarabuste, 2024, 16€.


Variation pour Serge Ritman

Dans ce monde agité où chaque prise de parole est susceptible voire soupçonnée de donner du grain à moudre à la part la plus régressive de la société, un livre comme inaccomplie, ta voix rougit la vie de Serge Ritman peut paraître comme une chance. Il vient en tout cas de me faire passer une nuit à le lire avec bonheur parce qu’il conforte ce que je crois être l’essence même de la poésie, s’il est possible d’utiliser un tel vocable sans passer pour un intellectuel grincheux.

L’écriture de Serge Ritman est multiple. Les 9 parties du livre – ce mot convient mieux que le mot recueil, je dirai peut-être pourquoi – traversent diverses instances vocales. Le poème liminaire « tu te tournes, ma voix rougit » est comme le renversement du titre de l’ouvrage  dans l’écriture. Il est là pour ouvrir l’écoute de la voix, de ta voix, c’est-à-dire une voix qui est à la fois un tu et une instance qui peut se taire. C’est pourquoi Serge Ritman écrit en lien avec « ce qu’on ne peut pas vraiment / attendre soupçonner deviner / l’écho de chaque appel devenant la résonance / de chaque recommencement d’écoute » (p.10). De « résonances », mot qui a construit un autre livre publié en 2017 (Ta Résonance, ma retenue), il y en a beaucoup. La première partie du livre – « tu reprends voix » – est un chemin vers Antoine Emaz et la neuvième et dernière – « dire enfin ta voix » fait signe vers Bernard Noël. Il y a donc, au sens le plus architectural – et c’est pour moi ce qui fait que c’est un livre – une concentration pour une sorte de monument ou, plus exactement, de lieu dans le livre qui joint (jointure ?) toutes les influences, les traversées que la connaissance du poème, dans le réel qu’est la vie, vient offrir aux lectrices et lecteurs que nous sommes. La convocation dans ces deux parties des dédicaces des deux poètes n’est évidemment pas ostentatoire. Elle est l’occasion répétée d’un lyrisme, au sens le plus simple du terme : une déclaration amoureuse. « heureux / je t’aime à mi-voix / ton ordinaire / c’est le vent qui respire dans ton nom avec tout l’air de ton nom qui claque » (p.22) ou « comment tenir la relation / par l’effacement progressif / du moi et cette information relie / l’instant qui correspond / à sa profération à tous les / je-tu qui nous rendent vivants paradoxalement » (p.179-180). Et c’est ici le point d’application de ce lyrisme à l’œuvre dans tous les livres de Serge Ritman. Il participe d’une dépossession de l’autre comme instance même de son développement verbal. Il implique, en tout cas, dans ce geste d’énergie chacune des parties de ce livre. (Là encore, une même énergie qui creuse tout un ouvrage, voilà ce qui sépare indéniablement ce livre d’un recueil).

« changer la vie, toucher le ciel », la deuxième partie se confronte à la figure de « dieu tu parles ». Le geste d’une attaque plus familière se double ici de références qui mobilisent Ernst Bloch, Max Weber, Georges Didi-Huberman pour – en simplifiant à outrance les jeux rythmiques de l’écrit – « en finir avec la peur, avec l’État, avec tout pouvoir inhumain » (p.44, c’est d’ailleurs ici une phrase de Bloch dans son essai, Thomas Münzer Théologien de la révolution). Tout se passe comme si l’écriture s’attaquait à l’irresponsabilité politique qui dispense les tenants d’une parole dominante de rendre compte (voire des comptes) de leur pouvoir. C’est donc une autre strate de la dépossession par le dit du poème. Et celle-ci de se prolonger dans « phrases traversées par ta voix », série de 11 poèmes placés sous le signe du poème de Verlaine, « Je ne sais pourquoi / Mon esprit amer ». Ces poèmes, d’ailleurs, semblent faire entrer des objets du monde (un sourire, un héron, l’air vif, une huppe, l’écume, etc.) pour toucher à un autre aspect de la dépossession lyrique de soi : un « inconditionnel amour / comme si la phrase im-/possible te cherchait ». L’autre qui n’est jamais objectivable – si l’on m’autorise ce vilain adjectif – permet au je de s’échapper, de se trouver « en haute mer » avec « le poème (virgule) le temps » comme les deux parties qui prolongent ce livre le disent. C’est alors le moment de « l’écoute des voix insoumises » avec Jérôme Roger et Henri Michaux. Le poème peut alors devenir un outil critique des outils qu’il se donne pour prolonger son déploiement voire son dépliement : ce que Roger dit de Michaux, c’est ce que Ritman dit du poème ou dit de la « voix qui rougit [s]a vie » : « La critique est au plus près de l’œuvre quand elle maintient l’énigme, mais également quand elle la rend plus désirable, plus désirante aussi » (p.115). « infimes au sein du peuple » et « quand la voix survient, le poème rougit » achèvent presque le trajet du livre (avant la partie consacrée à Bernard Noël) pour imbriquer la nécessité d’une parole commune dans le poème, sans concession aucune, afin que toutes les langues soient possibles dans « les lieux de nos révoltes » (p.152) : « nos espérances bandant / ton rire jusqu’à / mourir en pleine et / vraie transfiguration » (p.156). Ce n’est donc pas l’infini qui entre ici dans le poème mais l’inachèvement de la voix, de l’autre et de soi-même dans l’écriture toujours relancée vers ce qui ne sait pas quand elle s’achève. C’est ce que j’appelais, au commencement de cette ‘variation pour Serge Ritman’, l’essence de sa poésie ou plutôt de sa poétique : le fait qu’il s’agisse d’une parole en rien assujettie à la possession du sens et aux oppressions des pouvoirs. Une parole fondamentalement libre et pour cela nécessaire et jamais close. L’inachèvement est même ce qui dans le poème – Antoine Emaz et Bernard Noël, quand on les relit, nous le montrent – est une marque de vie.

Alexis Pelletier
« Relire la note alors que Serge vient de partir comme Antoine Emaz, tous deux compagnons de la revue Triages me confirme une chose : la vie aussi est dans les livres. »
La disparition de Serge Ritman

Serge Ritman, Inaccomplie, ta voix, rougit la vie, 188 pages, Tarabuste, 2024, 16€.