Maki Ônishi, Toyo Ito, Benoît Jacquet, Yann Nussaume, « Les paysages intérieurs de Toyo Ito », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 15, notes de lecture)


Pour une fois, parlons d’architecture! Celle de Toyo Ito est d’épure, d’air et d’eau, superbe. Un poème, des poèmes, aussi


 

 

Un vrai lecteur, une vraie lectrice aiment les livres bien faits, bien fabriqués, c’est-à-dire  conçus, pensés et imaginés en fonction de leur sujet, de leur auteur, de l’art dont il est question, comme ici, l’architecture, qui est aussi une technique, le plus technique des arts peut-être, qui nécessite un savoir, des calculs, des paramètres très précis. Ils aiment les livres intellectuellement solides. Comme celui-ci, à savoir sept entretiens avec l’architecte japonais (né à Séoul) Toyo Ito menés par Maki Ônishi sur 18 mois entre 2018 et 2019. S’ajoute une conférence de Toyo Ito datant de 2018, des analyses de deux des auteurs, Benoît Jacquet et Yann Nussaume, et des cahiers de photos.
L’architecture d’un bâtiment est quelque chose de profondément passionnant, qu’on peut souvent comparer à celle d’un poème.

L’image :

On commence avec des images du Lac Suwa en hiver (Japon) grises, blanches, noires, bleutées, photos prises par Yurika Kono, débris de glace, fentes et amas, herbes givrées sur les bords, dénivelés de gris et de blancs, fenêtre sur arbres nus, cailloux et feuilles, arbre sec, morceaux urbains comme délaissés. Entrer dans ce livre commence par l’image donc du silence, qui va si bien avec l’architecture de Toyo Ito. Quelques repères biographiques au cours du premier entretien, naissance en 1941, famille plutôt silencieuse elle aussi, la maison construite par le père au bord du lac, certainement déterminante. Toyo Oto dessine durant les conversations, il retrace l’atmosphère de cette maison, se souvient de la grande proximité avec son père, il commence à s’intéresser à l’architecture, et découvre le scandinave Alvar Aalto, son usage du blanc et surtout sa manière de faire de l’architecture à partir de l’intérieur et non de l’extérieur (contrairement à Le Corbusier) : 

« Tout commence de l’intérieur, sinon la forme ne prend pas vie. J’aime partir d’un endroit où l’on attrape les nuages, pour que progressivement émerge la forme.

Cette image a-t-elle une couleur ?

Non, elle est plutôt blanche. Je ne montre mes croquis que lorsque je peux distinguer la forme à travers les nuages.

… je rencontre toujours les plus belles choses au centre de là où il n’y a rien, c’est un vide mais c’est là que je puise l’essentiel ».

(pp.51,52).

Toyo Ito parle beaucoup de cet intérieur à partir duquel commencer des croquis, puis des maisons et évoque très souvent un utérus, thème central de sa conception architecturale, avec un minimum de fermetures, d’obstacles visuels et sensoriels, les « éléments combinés librement » (p.58). L’extérieur ne peut être conçu qu’à partir de là, pensé en fonction de la personne qui y vit et qui va l’expérimenter. Toyo Ito déteste l’architecture qui décide pour les gens, qui « contrôle » l’espace, c’est son mot.
L’architecture asiatique (le cas de la Chine est un peu différent) est connue pour sa sobriété, ses matériaux légers et chaleureux (bois, papier), ses teintes douces, ses espaces fluides. Dès lors, même le son change (imagine-t-on une porte qui claque ? C’est impossible), comme le constate lui-même Toyo Ito avec étonnement dans son propre travail. De même l’ombre et la lumière (maison à Nagano Honcho, 1976, maison construite par Toyo Ito pour sa sœur en deuil) modifient le regard, c’est une véritable expérience.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, « l’architecture est l’émanation d’un instant » (p.74), ce qui peut surprendre, mais en fait, quand on voit le surgissement d’un beau bâtiment devant ses yeux (le Petit Beaubourg de Metz récemment m’a enchantée par ses proportions parfaites dans le paysage alors que le musée Soulages m’a semblé un beau ratage extérieur (bien que voulu ainsi par le peintre), mais à l’heure actuelle l’architecte qui m’émerveille le plus est Dorte Mandrup), on comprend bien ce qui se passe.
Une architecture est un avènement.

Entre nature et sacré :

La lumière et le vent sont des composantes de l’architecture, comme les paysages, la présence ou l’absence d’eau et autres éléments imprévisibles. Toutefois il faut qu’elle existe par elle-même dans cette nature, il faut « créer un ordre distinct du chaos de la nature, en particulier grâce à la géométrie ». (p.77) Ce qui intéresse Toyo Ito, c’est la pureté, l’équilibre, le calme d’un étang, un reflet de lumière inattendu, un accord crée pour un maximum de fluidité entre les mouvements à l’intérieur (rien ne doit contraindre l’habitant) et les éléments extérieurs. Pour trouver le sacré, autre thème central chez Toto Ito, il faut un équilibre parfait entre tout et tous, pour qu’apparaisse cette grâce. Mais rien d’abstrait, au fond, plutôt une grande sensualité douce et profonde.
Nul besoin de sombres palissades sourdes et mutiques qui ne renvoient rien comme on en voit chez nous : « Une simple pierre à même le sol, un bout de bambou sont les signes qu’il ne faut pas aller au-delà. Leur signification est plus forte que la construction d’une clôture solide. » (p.89).
La question de la propriété est une notion capitaliste comme on le sait, celle du sacré est très orientale et tellement plus attirante, d’autant qu’elle demande de faire un chemin, qui lui-même demande des choix, des questions, des renoncements.
Tony Ito promène sa réflexion entre la force et la beauté, privilégiant l’une ou l’autre, selon les maisons ou les bâtiments qu’il construits (force pour la Médiathèque de Sendaï, beauté pour la maison à Nakano Honcho, beauté pour lui provoquée par d’autres architectes, comme Hans Sharoun avec la Philarmonique de Berlin (1963).
Je pense quant à moi immédiatement à la Philarmonique de l’Elbe à Hambourg de Herzog & De Meuron), à presque tout le travail de Renzo Piano, au Mucem de Rudy Ricciotti, à Tadao Ando. À mes yeux les points communs sont nombreux, légèreté, espace, beauté.

Toute une vie :

Toyo Ito évoque longuement ses études, ses rencontres avec des architectes de tous pays, ses nombreux voyages pour voir les travaux de ses pairs, sa longue vie de travail mais surtout de passion. Son architecture a naturellement évolué mais reste centrée à partir de cet intérieur, dans lequel doivent pouvoir circuler tous « les flux », la lumière, le vent, les êtres, pour permettre aussi le partage, autre notion et non des moindres, de sa pensée humaniste.
Les interlocuteurs de Toyo Ito dans ce livre sont de vrais grands interlocuteurs, il faut le souligner, questions belles et pertinentes véritables propositions de pensée.

Le Musée du Lac Suwa (ce lac est le lieu originel de tout le travail de Toyo Ito) épouse la forme doucement courbe de l’eau donc de la terre, il est blanc. D’autres bâtiments sont montrés sur les photos. Tout est mouvements, espaces, respiration. « Là où tout n’est qu’ordre et beauté ».
C’est que je regarde, perplexe, mon jardin et que je me dis… bref…
Mais ce livre ouvre les portes de tous les possibles.

Isabelle Baladine Howald


Maki Ônishi, Toyo Ito, Benoît Jacquet, Yann Nussaume, Les paysages intérieurs de Toyo Ito, Arléa, 2026, 19€