Lucas Rijneveld, « Membrane du veau », (III, 15, anthologie)


C’est le livre bouleversant, doux et incertain du passage entre deux genres, et comment faire avec cela devant l’autre, vertigineux.


 

Je n’éprouve pas toujours le souhait d’écrire sur un livre quand il me frappe beaucoup. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de faire savoir qu’il faut le lire. Celui-ci est resté longtemps près de moi et je ne savais comment en parler, parce que je savais que je ne pourrai pas dire mieux que lui ce qu’il dit. Ce n’est pas le sujet qui m’a touchée plus qu’un autre, c’est la manière de le traiter. Lucas était Marieke à sa naissance. Et Lucas fait l’exploration du nouveau corps, du corps de l’autre. C’est vraiment magnifique.

 

 

 

Forme d’ouverture forcée :
Avant que chrysalide ne mue, tu m’as fait remarquer que
la chenille asexuée ne devient mâle ou femelle que sous la forme
d’un papillon aux couleurs distinctives dont il se revêt au bout d’une
période de réflexion de dix mois tout au plus, de tes bras tu as fait un cocon
moi dedans, deux formes d’ouverture forcée
as-tu chuchoté posant ton menton sur ma tête, quelques minutes
après un creux parut marquer le haut de mon crâne où l’on aurait
pu immobiliser une balle, le transformait en un tee
en plastique la tienne le drive qui remplirait mes trous, malgré
la difficulté à bien viser, à évaluer. Si mes lèvres pèlent, c’est un signe
quelle quantité de peau un être doit-il perdre au fil des ans
pour pouvoir avancer que c’est une meilleure version que
la précédente ? Tes bras me compriment et ton cœur cogne
contre mon dos, deux secondes entre chaque battement, si je compare
cela à l’éclair et au tonnerre alors tu es plus proche que jamais
or rien en moi ne sait gérer les craquements de ma colonne
vertébrale, impacts dans un arbre, se cacher
c’est aussi une forme d’apparition mais rembobinée.
On est beaucoup l’un à l’autre mais trop peu pour se dire mon amour
quand bien même il nous arrive d’être plus ou moins nous et d’indiquer
les endroits où un changement s’opère sous la peau, de nous montrer
nos corps comme un diorama, on a développé des méthodes
pour combattre les hormones en arrêtant tout ce qui se met à bouger
de même qu’on a un jour ouvert en la grattant une chrysalide, encore
et encore, et la chenille est restée larve pendant toutes nos jeunes années,
la façon dont un jour, par mauvais temps dont on a pu dire
par la suite qu’on en avait inventé la pluie pour accentuer
l’effet dramatique, on l’a glissée dans une boîte d’allumettes,
nous promettant de devenir autres. (P.13)

*

Ce qu’on veut devenir
Rares sont les moments où l’on trouve ce que l’on cherche à la manière d’un boxeur
qui va affronter la douleur sans reculer devant l’adversité avant de devoir malgré tout
abandonner la victoire. En attendant il faut étancher le sang, coller des pansements
et se rappeler qu’on a beau courir avec vélocité le soleil n’en poindra pas plus
vite ou que se relever en hâte n’efface pas qu’on soit tombé, le mieux est encore
de rester à terre un moment, sur le côté on sent certes plus le poids du monde sur soi
mais une fois debout il faut le braver. Tout ce qui est exclu, on l’appelle rêver.
Quand j’étais enfant, les gens me demandaient chaque semaine ce que je voulais devenir
mais maintenant que j’ai grandi, ils me disent : deviens ce que tu veux, ils estiment
ainsi faire preuve d’ouverture d’esprit et qu’il est possible de s’épanouir dans l’enclos de
leurs attentes,
or ce n’est pas si simple : plus de réelle aspiration à être biologiste, ou sculpteur ainsi
qu’ils appellent parfois les boxeurs mais dans ce cas maniant de la stéatite ou de la serpentine
avant de dire deux jours plus tard la philosophie te convient mieux, fais en sorte de
préserver ta capacité à t’émerveiller comme un gosse ce que personne ne trouve bizarre à l’exemple
de ce qui domine mes pensées depuis douze jours : ai lu quelque part qu’il arrive
qu’il pleuve dans le désert sans que l’eau touche le sol, de même il arrive qu’on pleure
sans que cela se voie ou qu’il n’arrive jamais que la neige tombe partout dans le monde
en même temps, ainsi en est-il de ce qu’on cherche et découvre, du devenir et de l’être.
plus l’on dispose d’espace, plus l’offre est réduite. Quand je m’attends à recevoir un coup de poing
je sais maintenant que je dois sortir en moins de rien la tête de son ombre, à l’exemple
des mouches vertes et bleues en présence de leurs ennemis humains, mais comment dites-moi
éviter la raison d’un coup même s’il ne touche pas la peau. Il y a aussi les moments où les gens
me demandent où je veux vivre plus tard et si je leur réponds dans une grande maison
dans le passé, une sorte de Villa Drôlederepos riche de tout le savoir qui vient de ce futur
qui m’a donné plus de force, ils rient intérieurement, certaines personnes ne voient qu’un côté
du soleil (d’après ma grand-mère, en été, il faut de toute façon se méfier des gens qui ont
un bronzage complètement uniforme). Artiste, je me raboterais jusqu’à ce qu’il en sorte
une sculpture tenant debout contre vents et marées, dotée d’une tête creuse pour que le philosophe
puisse y fourrer rêves soucis et désirs griffonnés sur des bouts de papiers
les déchirer une fois ceux-ci accomplis ou quand il faudrait faire de la place pour quelque chose qui réclame de l’attention. (p.34)

*

Envie de maçonner (extrait)
Sur le matelas, je ne sais toujours pas comment te caresser, de gauche à droite comme les
mouvements que je fais en écrivant ou tout bonnement presser avec rudesse ma bouche contre
ton dos comme si je venais de trébucher sur cette foutue cour de ferme de mes souvenirs
quand je confondais l’obscurité avec mon père, d’abord ma veste de pyjama entre nous deux,
plus tard sans, mes lèvres collées en ventouse comme tes pansements anti-allergie.
De mes ongles, je trace des cordes de traction blanches de façon à ne pas trop me déporter
Ô mon trésor, je te chuchoterais ensuite à l’oreille, doit-on laisser refroidir l’appareil à croque-
monsieur avant de replacer demain deux tranches de pain l’une sur l’autre, les voir se confondre
et qu’au bout de cinq minutes placide tu me dises : c’est comme ça qu’on fait, mon amour. (p.45)


Lucas Rijneveld, membrane du veau, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Kim Andringa et Daniel Cunin, éditions Unes, 2026, 57 p.., 18€

Sur le site de Unes qui le publie désormais : 
Lucas Rijneveld est né (sous le prénom de Marieke) en 1991 dans un petit village du sud des Pays-Bas. Issu d’une famille de paysans, son enfance en milieu agricole forme la toile de fond de ses livres, que ce soit dans Membrane du veau, publié en 2015, recueil très remarqué, lauréat du prix C. Buddingh’-prijs, qui évoque une mue personnelle dans une langue puissamment imagée, ou dans Qui sème le vent (2018) roman hanté par la mort de son frère, qui connaît un succès considérable et remporte le Booker International Prize en 2020. Il publie un second roman en 2020, Mon bel animal, ainsi que deux nouveaux recueils de poésie, Fantoommerrie (2019, couronné par le Ida Gerhardt Poëzieprijs) et Komijnsplitsers (2022), tous deux à paraître aux Editions Unes. Son œuvre, marquée par l’amour et le deuil, la quête d’identité et l’affranchissement intime, est traduite dans une quinzaine de pays.