Lenaïg Cariou, “A main levée”, lu par Miriam Ould Aroussi


Miriam Ould Aroussi invite ici le lecteur de Poesibao à tendre la main vers ce premier livre de Lenaïg Cariou.



Lénaïg Cariou, À Main levée, ou : Sur les doigts d’une main. Éditions LansKine, 2024, 84 p., 15€


À Main levée, ou : quand une poète en vient aux mains

On peut faire faire beaucoup de choses à une intelligence artificielle. À celles qui bavardent, on peut demander de raconter des histoires à partir de personnages qu’on aurait inventés ; elles fournissent aussi une aide plus ou moins précieuse pour comprendre son contrat d’assurance ou ses formulaires de déclarations de revenus. Celles qui génèrent des images, elles, n’admettent théoriquement de limites que celles de notre imagination : Ambroise Croizat peut faire la bise au Che, et Thatcher à Gandhi, sur fond de cours de salsa à Venise ou d’agora grecque antique, si c’est là ce qui nous chante. Mais voilà, ces lointaines limites sont théoriques seulement : demandez, même à répétition, à un générateur d’images artificielles de vous fournir des mains, et vous finirez dénué de paumes, avec des arachnides torturés en guise de doigts.

Heureusement, pour les mains, il y a encore la poésie. Et celle du premier livre de Lénaïg Cariou, À main levée, ou : Sur les doigts d’une main, leur est totalement, passionnément, consacré. La poète nous promène à travers les pouvoirs de la main — elle nous « emmane » dans un monde repensé par les mains, nous fait circuler dans un univers de mots qui, enfin, veut « dépouiller » le mot « manipuler » « de son acception péjorative ». Parce qu’en fin de compte, peut-être qu’Aristote avait raison, et que l’intelligence propre à l’humain trouve à s’exprimer dans cet organe si particulier qu’est sa main. Plus encore : l’individu se révèle dans les mains — si celle de l’artisan est cornue et trahit son activité, on imagine celle de l’artisan des mots polie, délicate comme les mains des photos de Neïtah Janzing qui illustrent les couvertures du livre.

Car après tout, les mains, c’est le propre. Plus que les doigts, aux empreintes desquels les douaniers et les fabricants de téléphones se fient, ce sont aux gestes, aux façons, aux manières (justement) qu’on reconnaît quelqu’un. Ici, les analogies avec la bouche, avec la langue, se multiplient, car s’il est vrai que la main dessine des façons singulières, la langue nous parle, individuellement, aussi. Le langage du désir, en particulier, est riche de nos manières : chez Lénaïg Cariou, les mains manipulent comme des mandibules — elles « manibulent » —, « manuvorent » et « suc[ent] […] entre le pouce et l’index ». Elles disent la façon, chaque fois particulière, dont on savoure son ou sa partenaire. De fait, le recueil rend à la main son agentivité singulière : « La Main donne et prend », écrit Cariou, et l’on ne peut s’empêcher d’entendre, dans le même temps, que « La Main donne, éprend » — où c’est par la main que la flamme du désir prend ; c’est par la main, autrement dit, qu’on met le contact.
La poète le souligne bien : « La Main n’a pas d’objet_ Elle est désir d’objets ». C’est un organe d’exploration, de volonté d’échange :

            Elle est             tension vers
                                    attente de
                                    mouvement vers
                                    désir de

                                    *
           
            La Main est transitive

et son lieu « est l’entre-deux ». Le rythme de ce livre se révèle petit à petit : l’invitation à reconnaître ce que peut, de façon unique, la main, se transforme en démonstration suggestive de son intelligence érogène. Parce qu’elle est à la fois élan vers et contact avec, la main transmet charnellement le désir, l’entretient, le travaille : « La Main n’est pas, / Elle est entre. / Elle entre. » Ici, l’ouvrage est subtilement subversif : la vulve bat et cède grâce à l’art de la main, qui, l’acte accompli, « s’émanouit ». La main est donc aux côtés du corps comme on parle du « bras droit » de quelqu’un — c’est l’appui le plus fiable. Et toc ! voilà le phallus éclipsé face à la dextérité de la main, meilleure amie de la femme.

Là où À Main levée réussit le plus, c’est dans la réhabilitation de la main comme organe suggestif. La main ne s’y limite pas au toucher, physique, ni ne tient son habileté d’une idéalisation tout abstraite : elle est l’organe où se rencontrent le vouloir et le faire, le penser et le sentir. Complétant le poignet, où se prend le pouls, les mains sont incarnation d’un principe de vie moteur. Si elles sont baladeuses, ce n’est donc pas à la façon des pieds, qui promènent la tête ; elles voyagent comme par elles-mêmes et stimulent un imaginaire dont les manifestations, à la fois tactiles, émotionnelles et mentales, doivent être perçues dans toute leur singularité phénoménologique. « Les doigts comme substituts / des yeux dans la pénombre » : il faut comprendre que le pis-aller est de luxe, tant ses stimuli sont riches de possibilités que la vue, inlassablement mobilisée dans un monde d’écrans et d’images, a peut-être occultées. La réhabilitation de l’organe du toucher opérée poétiquement par Lénaïg Cariou est donc plus que bienvenue. La main en sort, très justement, manifiée.

Miriam Ould Aroussi