Laurent Albarracin, « lectures », lu par Marc Wetzel (III, 5, notes de lecture)


Marc Wetzel plonge ici avec délectation et admiration dans les notes critiques de Laurent Albarracin, réunies dans ce livre, Lectures.


 

Maître Albarracin



Chacun reconnaît un maître à trois choses : d’abord il ne cesse de progresser, il avance sans arrêt (et quand ce maître est virtuose, avance à coup de nuances, et avance dans ce qu’il ose – ou même dans ce qui fait qu’il ose) : sa course continue devant. Et n’avoir perpétuellement que son dos dans notre propre marche ne décourage pas, car il fait gagner toute la route qu’il ouvre. Ensuite, un maître a très évidemment sur lui les moyens de ce qu’il fait penser et voir : on devine d’emblée son génie indigène – rien ne sentant sur lui la ressource étrangère, ni même l’obstacle importé. Même s’il ne s’y regarde lui-même jamais, on sent qu’il a construit le miroir, que l’élan est d’origine, que l’image de son travail est fidèle tout au long de l’oeuvre. Enfin, un maître a connu de près le jeu qu’il arbitre; il fut (et reste) joueur si singulier et ardent qu’arbitre devenu il juge sans envie (que convoiterait donc l’incomparable ?) ni fatigue (les saints fonctionnels, comme les autres, ne se reposeront qu’à la finale Fête de la Charité) les jeux littéraires et spirituels qu’il éclaire et commente.

Bien sûr, on attend que le poète commentateur reste poète, et que le commentateur poète tire, pour nous, de ses analyses, quelque plaisante et utile caractérisation de la poésie. On n’est pas déçu. Pensant auprès de Boris Wolowiec, il en profite pour estimer que si « l’esprit d’enfance caractérise le geste poétique », le poète, lui, « en jouant, fait jouer le monde » (p.129). Auprès de Juliette Brevilliero, que la poésie appartient, comme nos rêves, au « jeu de la nuit« , et qu’avec « cette confiance accordée à l’inconnu qui est la marque du poète   (…), le moi qui rencontre l’inconnu de la nuit se méconnaît comme moi, mais se reconnaît comme jeu » (p.277). S’appuyant sur Serge Núňez Tolin, il remarque qu’ « il ne s’agit pas pour eux (les poètes métaphysiciens) d’entrer par effraction dans le secret qui se dérobe, mais plutôt de s’accorder à cette dérobade pour l’épouser, elle et le secret qu’elle enlève (…) Moins je sais (plus je sais n’être pas en mesure de savoir) et plus je sais (plus je m’approche de cette vérité qu’il s’agit d’effleurer, non de déflorer). Métier d’ignorance que celui du poète, où le désir de connaître n’a pas à être abandonné, où il est même constamment relancé par les obstacles rencontrés sur le chemin » (p.222). À la lecture du formidable Julien Boutonnier, la poésie devient « cette faculté qui consiste à créer la vérité du mystère dont elle s’approche » (p.284). Et l’humour noir du commenté lui est contagieux : le prix à payer pour être poète (qui fut pour Pierre Peuchmaurd, rappelle-t-il, infarctus et cancer du poumon) tient à ce que « on ne voit pas toujours sa chance – c’est plus cher quand c’est la dernière » (p.252); et l’anecdote du chien de Peuchmaurd (qui savait délicatement se dresser cueillir du bout des crocs une mûre sans y lacérer sa truffe, p.253) vaut aussi pour son maître : »l’émerveillement et l’affliction sont un seul et même sentiment chez lui (…) celui de l’éperdu, peut-être » (p.248).

On aura senti dans les extraits que nous donnons conjointement le pouvoir révélant d’Albarracin : ce que les auteurs voient le fait penser, et ce qu’il pense nous les fait voir en retour. Les moments de profondeur utile et bien illustrée sont en effet partout. La clé propre d’oeuvres pourtant si diverses est nettement donnée. Celle de Cécile A.Holdban : « On dirait que la sensation fleurit à même la peau comme déjà une réminiscence, comme un souvenir irrépressible et violent qui vient attiser les sens. Le poème fonctionne alors comme un fouet qui avive ou ravive, et qui fait prendre la crème des sensations pour en faire un tout englobant, si ce n’est même un sentiment cosmique » (p.209). Celle de Pierre Vinclair : « C’est là la magie réaliste et ironique du poème vinclairien que d’introduire le couperet du prosaïsme au coeur du poème, cette lame intraitable du réel qui défait les rois illusionnés que nous sommes et qu’affûte le sens de l’observation de la réalité » (p.363). Malcolm de Chazal (après quelques citations : « La bouche du bébé est son premier bonbon », « Le baiser est le sein qui tête », « L’omelette bavait de faim », « Un disque tourné à une vitesse infinie permettrait de passer le bras à travers » …) est ainsi éclairci : « Chaque chose exprime dans sa forme la résolution de l’énigme qu’elle contient. La moindre chose prône son autarcie et semble se nourrir de son appétit interne, de son appétit pour soi » (p.37). Anne Marbrun est citée (« À part les frondaisons, les haruspices, les colin-maillards, je ne connais rien de très poétique. J’ai essayé de regarder les fleuves au coucher du soleil. Ils étaient couverts de petits cadavres, de sauvagines (…) J’ai frissonné en effleurant les barreaux. Ta main, peut-être, ectoplasme aux yeux de soie qui pleurait dans mon cou. J’ai soulevé le grand drap de la mappemonde, j’ai vu des cafards écartelés entre les continents. Ce n’était pas assez. Il aurait fallu, je ne sais pas, un peu de brume, des roses bleues ») et ainsi saisie : »Derrière la gratuité apparente des images se tient en effet un être blessé tout prêt à en découdre avec tout, qui s’expose à tous les dangers  excitants du langage, dans une sorte de va-tout passionnel, une sorte de « rien ne va plus » ou de tabula rasa où l’auteure considère à nouveaux frais le monde, une fois son amour envolé » (p.331). Ou enfin, venant de citer le québecois Jonas Fortier (« caressait-on mon visage ou ma main/ on caressait du désert/ traversant une vallée/ on me traversait moi/ moi l’ami du contraire » (p.166), Laurent Albarracin ajoute merveilleusement : »Ainsi va le regret : on croyait n’avoir pas été au monde lorsqu’il était temps, et c’est par le regret qu’on s’aperçoit qu’on y était malgré tout« .
 
Comme Wolowiec qu’il qualifie ainsi, Laurent Albarracin est « un formidable muscleur de l’entendement » (p.133). Mais comme le poète qu’il est lui-même par ailleurs, le critique se tient en « objectiviste » des oeuvres, respectueux toujours de leur autonomie active comme choses pensantes, puisque, dit-il d’Oppen ou de Cid Corman, l’objectivisme est « en quelque sorte la croyance en la garantie que les choses  sont gardées dans les choses par les choses » (p.265). Enfin, comme Albarracin ne dit jamais de ceux qu’un peu seul il admire qu’ils sont géniaux, mais plus sobrement et malicieusement qu’il lui « tarde » que « leur oeuvre soit mieux connue », souhaitons à sa rare maîtrise d’être mieux aimée, et à son amour des images d’être plus compris, lui le laborieux et magnifique thaumaturge du sens d’autrui, tel qu’il est à la fois exactement le scarabée et la coccinelle (p.313-315) d’Ivar Ch’Vavar :

« le scarabée (la burette vivante)

le scarabée est entièrement
rempli d’huile
de coude
 » 


« la coccinelle

elle soulève ses ailes
comme la fermière ses seaux –
mais s’envole.
 »


Rien n’est plus fidèle (et plus utile) à la poésie que l’émouvante intelligence d’elle de maître Laurent. 

Marc Wetzel
Voir les textes de Laurent Albarracin choisis par Marc Wetzel pour l’anthologie permanente.

Laurent Albarracin, Lectures (2016-2023), Lurlure, 2025