Poesibao a entrepris une grande enquête autour de ‘livres qui …’. Nous espérons constituer ainsi progressivement comme une bibliothèque fantôme.

Voir l’argument de l’enquête ici
Les personnes interrogées ont toute liberté de ne pas répondre à certaines questions, voire de ne répondre qu’à une question. Elles peuvent aussi proposer un texte général autour du thème des « livres qui… ».
Les réponses de Jean-Pascal Dubost
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?
Jean-Pascal Dubost : « Le livre que je cherche, dit la figure estompée qui tend elle aussi un volume semblable au tien, est celui qui donne sens au monde après la fin du monde, le sens qui veut que le monde est la fin de tout ce qu’il y a au monde, que la seule chose qu’il y ait au monde, c’est la fin du monde » (Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur, trad. de Martin Rueff, Gallimard, 2015).
Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?
J-P. D. : J’ai trois exemples : un jour, lors d’une braderie de livres à Paimpont, je sors d’un bac Les cartons de mon arrière-grand-père d’Adalbert Stifter, que je ne connaissais que vaguement de nom et n’avais jamais lu. Parcourir quelques lignes a suffi pour provoquer un choc de lecteur soudain, délicieux, troublant et magnétique. Comment appeler ce qui se passe en un instant, immédiatement ? Une illumination ? J’ai acheté le livre 1€, le lus le soir même, et après sa lecture, j’ai entamé l’exploration de toute l’œuvre traduite de l’écrivain autrichien. J’ai cette tendance à avaler l’œuvre d’un auteur que je découvre et qui me sollicite. Autre expérience : un jour, que je séjournais chez mes amis Isabelle Sauvage et Alain Rebours, il était autour de 4 heures du matin, café à la main, je furetais dans leur bibliothèque et sortis 4.48 Psychose de Sarah Kane (L’Arche, 2001), je n’en avais jamais entendu parler, alors je m’assis de suite dans un fauteuil, le lus tandis que le jour se levait, d’une traite, dans un moment d’éblouissement sombre, si je puis dire. Enfin, il n’y a pas qu’au détour d’un rayon qu’on peut découvrir un livre et être pris par un désir irrépressible de lecture, il y a la sérendipité d’internet, et c’est celle-ci qui mit devant mes yeux le nom de cet auteure portugaise, dont j’ignorais tout, jusques y compris son nom, quasi-inconnue en France, Maria Gabriella Llansol. Je fouillai derechef internet, Babelio, quelques sites savants, et immédiatement commandai Un faucon au poing, Journal 1 (Gallimard), mélange de journal, de fragments de toutes sortes, le lus dès réception. C’est une œuvre inclassable, complexe, intelligente et fulgurante, qui mélange l’intime et l’érudition avec une étrangeté qui n’appartient qu’à cette auteure. Mon exploration de l’œuvre est en cours (je viens de commander Finita – éd. Pagine d’Arte -, que je m’apprête à lire, et vais commander dès que possible les 6 autres livres traduits).
Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?
J-P. D. : Bien sûr. Je suis en proie à un syndrome pas déplaisant du tout, voire plutôt excitant : le tsundoku ; ou la manie d’acheter des livres qu’on sait qu’on ne lira pas tout de suite, dont on se doute qu’on ne les lira peut-être jamais, tout en pensant, au moment où on se les procure, qu’il faut absolument les lire au plus vite. J’ai ainsi constitué une bibliothèque tsundokienne : entre moult autres, Les Mémoires d’Outre-tombe par exemple, ou L’Anatomie de la mélancolie, le Traité illustré de la mort, L’Heptameron de Marguerite de Navarre, et toute une étagère de littérature médiévale et arthurienne non lue (le Parzival de Wolfram von Eschenbach, plusieurs livres anonymes du cycle arthurien dans la collection Lettres Gothiques, le Journal d’un bourgeois de Paris, La Nef des fous, etc.) ; tous qui patientent depuis quelques années.
Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets
J-P. D. : Plusieurs livres de l’époque des Grands Rhétoriqueurs, qui ne sont visibles et lisibles que sur Gallica. Mais grâce à la collection BNF de Hachette, j’ai pu me procurer les œuvres (en reprint) de Georges Chastellain, Guillaume Crétin et de Jean Meschinot. Quelle joie.
Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…
J-P. D. : Oui, un livre dont j’attends, espère (en vain ?), la traduction et l’édition dans la même typographie et la même disposition que l’original (de plus de mille pages), c’est assavoir : Zettel’s Traum d’Arno Schmidt, œuvre comparée au Finnegans Wake de Joyce, pour sa complexité linguistique (à quoi s’ajoute l’inventivité formelle et sa monumentalité physique). Inquiétude que ça ne se fasse jamais. J’espère aussi plus de traductions de l’extraordinaire poète autrichienne Frederike Mayröcker (m’ayant semblé lire, je ne sais plus où, qu’il y en avait en cours). Tout autant que j’attends avec patience, comme de nombreux fervents lecteurs, le volume 6 du Trône de Fer, en cours d’écriture, que l’auteur, R.R. Martin peine à terminer, et le volume 7, seulement en projet pour l’instant.
*** *** *** *** ***
Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.
Poesibao : Vous souvenez vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?
J-P. D. : A toutes époques, non. Mais depuis quelques années, Les Faictz et les Dictz de Jean Molinet, dans l’édition de Noël Dupire, que je traque, introuvable, sinon dans une édition (3 volumes) hors de portée financière pour moi. Ainsi que les livres de Pierre Rottenberg (1938-2002), auteur d’une complexité fascinante, profonde, c’était un auteur proche de Tel Quel, dont les (rares) livres publiés sont aujourd’huy introuvables également (Le Livre partagé, Seuil, collection Tel Quel, 1966, K.N., Orange Export Ltd., 1977, Le Manuscrit de 67, F.P. Lobiès, collection Gramma, 1984, Qu’en est-il de tous ces livres refermés ?, Le Bel aujourd’hui, 1996, Je suis un homme et j’écris, Horlieu, 1997). Qui les rééditera ? Avoir l’intégrale des Cahiers complets de Paul Valéry me procurerait un immense plaisir. Je me dis parfois que, heureusement, je ne suis pas fortuné, car ça me restreint, et m’évite d’avoir à louer une seconde maison que je n’aurais pas les moyens de louer, rien que pour y abriter tous mes livres (soit dit en passant, je rêve souvent de la bibliothèque de ce liseur majestueux qu’est Lambert Schlechter, ou de celle d’Umberto Eco – 32 000 livres -, dont j’ai appris qu’elle venait d’ouvrir au public).
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?
J-P. D. : Je ne prête plus mes livres depuis longtemps, sauf à de très très rares personnes de confiance. Et encore, je leur demande des garanties (caution, casier judiciaire, justificatif de domicile et derniers relevés bancaires). Je me suis fait jadis avoir, donc je ne prête plus mes livres. Une de ces très-très-rares personnes à qui je prête des livres me dit les lire avec des gants blancs, afin de respecter l’affection que j’ai pour eux.
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?
J-P. D. : Jamais, car je n’aime pas emprunter les livres appartenant à d’autres (sauf en médiathèque) (avouant au passage avoir été tenté de ne pas rendre quelques-uns) (shame on me !) Et quand il arrive qu’on m’en prête un, je le lis de suite afin de ne pas le garder éternellement par-devers moi et le rendre le plus vite possible. J’ai besoin de posséder les livres que je lis, de les annoter, de les avoir près de moi une fois lus, pour y revenir, relire des passages, en piquer aussi, car les livres que je lis nourrissent mon écriture. Il m’arrive souventes fois d’acheter un livre après l’avoir emprunté en bibliothèque.
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous aimez offrir, si oui lequel ou lesquels. Ou plus généralement aimez-vous offrir des livres, le faites-vous souvent ?
J-P. D. : J’offre assez peu de livres, parce que j’ai toujours crainte de me tromper. Cela étant, j’aime surtout offrir des livres de poésie, et je viens d’offrir trois livres de Claude Minière à Valérie Rouzeau, à qui j’ai fait découvrir cet auteur et qu’elle aime beaucoup (« j’adore », m’a-t-elle écrit).
Poesibao : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur
J-P. D. : Chacun des livres de ma bibliothèque a son histoire avec moi, mais leur histoire est, pour la plupart, oubliée en moi, donc impossible, « Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle rétention », écrit Montaigne dans « Des livres » (Essais II).
Noms cités
Italo Calvino, Georges Chastellain, Guillaume Crétin, Jean-Pascal Dubost, Noël Dupire, Umberto Eco, Wolfram von Eschenbach, James Joyce, Sarah Kane, Maria Gabriella Llansol, Yves di Manno, R. R. Martin, Frederike Mayröcker, Jean Meschinot, Claude Minière, Jean Molinet, Michel de Montaigne, Marguerite de Navarre, Alain Rebours, Pierre Rottenberg, Valérie Rouzeau, Martin Rueff, Arno Schmidt, Lambert Schlechter, Isabelle Sauvage, Adalbert Stifter, Paul Valéry.
Livres cités
Anonyme, Journal d’un bourgeois de Paris.
Auteur non indiqué dans le texte, Traité illustré de la mort.
Auteurs anonymes, ouvrages du cycle arthurien dans la collection « Lettres gothiques ».
Sebastian Brant, La Nef des fous.
Robert Burton, L’Anatomie de la mélancolie.
Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur.
François-René de Chateaubriand, Les Mémoires d’Outre-tombe.
Wolfram von Eschenbach, Parzival.
James Joyce, Finnegans Wake.
Sarah Kane, 4.48 Psychose.
Maria Gabriella Llansol, Finita ; Un faucon au poing, Journal 1.
R. R. Martin, Le Trône de Fer, volumes 6 et 7.
Jean Molinet, Les Faictz et les Dictz.
Michel de Montaigne, Essais, livre II.
Marguerite de Navarre, L’Heptameron.
Pierre Rottenberg, Je suis un homme et j’écris ; K.N. ; Le Livre partagé ; Le Manuscrit de 67 ; Qu’en est-il de tous ces livres refermés ?.
Arno Schmidt, Zettel’s Traum.
Adalbert Stifter, Les cartons de mon arrière-grand-père.
Paul Valéry, Cahiers.