Romain Frezzato explore ce livre de Grégory Rateau qu’il considère comme le « parcours d’une conscience dans l’époque ».
Parcours d’une conscience dans l’époque : tel semble le projet qui unifie les quatre poèmes du Pays incertain de Grégory Rateau aux éditions de la Rumeur Libre. Placé dès l’exergue sous le sceau de Jacques Prével (« Je ne connais du monde que la réalité des pierres pour les avoir reçues à pleine volée sur la face. »), le texte avance dans les eaux des âges, dans le trouble des villes. Bien sûr, dès le liminaire de sa « petite épopée », l’auteur inscrit son intention de parler plus loin que lui, de bâtir un nous habitable : « Nous les cherchons en vain ces anciennes planques, bien à l’abri desquelles il nous serait enfin possible de libérer la bête. » C’est que l’incertain du pays est aussi l’incertain des temps. Nul lieu stable, ni Paris, capitale impossible, ni sa banlieue, ni la campagne roumaine. En cela, le poète n’est qu’un errant total, un marcheur dans le vaste d’un lieu que déjà tout dévaste, traversant les « villes du manque », la « fréquence du vide ». Si Rateau, dans ces quatre sections, ne manque pas de construire son ethos de poète – sans se départir de l’héritage des maudits, des parias –, le poème travaille aussi le lien. Les mots « frères », « fils », « amis », traversent le corps du texte, preuve s’il en faut que le vers est pensé comme un fil tendu vers l’autre. « Mon empathie est à la peine », confesse-t-il. Toujours est-il que le poète se cherche des « phrères ». D’où la deuxième section intitulée « En compagnie de Prével » – l’auteur nié des Poèmes mortels et d’En compagnie d’Antonin Artaud. D’où, également, la présence spectrale, de Léaud, parangon de la Nouvelle Vague, paumé considérable de La Maman et la Putain. Autant de figures urbaines auxquelles le je néolyrique s’adresse et se réfère. C’est sans doute pourquoi la troisième section se mue en art poétique, redéfinissant les contours d’une langue naviguant entre l’ordinaire et l’idéal, entre le nouveau et l’obsolète : « Je voudrais ramener la langue au plus près, dans les coulisses, derrière la porte du fond… ». Refusant de « policer [son] poème », Rateau l’emporte « dans la rue », revenant au vers dans cette quatrième section éponyme et s’employant à « dire tout haut les mots prohibés ». En cela, le recueil trouve sa cohérence, lui qui s’ouvrait sur le sale des « latrines », sur la « crasse » totalisante. Puisque « la liberté libre est en détresse », le poète s’invente un monde, le territoire certain du vers, le lieu sûr du texte, en somme : le pays du poème. C’est qu’en déshérence, le poète collecte l’héritage des pères, des frères, lointains ou posthumes, perdus, trouvés, ensevelis par le lieu, et trouve dans sa faille propre de quoi se faire une force nouvelle, un attribut propice. Arrêtons-nous à cela, à cette façon d’habiter l’inhabitable, à cette assertion programmatique et sûre, car :
« À ce monde qui sort du cadre
seule ma faiblesse m’est familière. »
Romain Frezzato
Grégory Rateau, Le Pays incertain, La Rumeur libre, 2024, 17 euros, 59 pages.
Un extrait :
Il aura fallu
le corps
vidé de sa substance
de chair
l’hiver
qui ronge les nerfs
pour que les mots enfin
s’extirpent
de la terre
de cette petite mort de rien
qu’ils vivent un jour
de plus, encore
par leurs maigres moyens