Jean-René Lassalle propose ici un dossier de traductions de poèmes de Fred Moten, poète et philosophe afro-américain né en 1962
existence d’un tatouage religieux
longtemps tourbillonna le stigmate de la lotion
sur l’homme qui m’habille d’un monde
brisé. je suis venu quand ils m’ont appelé. ce coton
me grattait de mauvaise manière au long
d’un chemin intérieur suivant la course du temps. longtemps avant
que le coton soit cousu dans le manteau de celui
qui m’habille. avant que j’aie commencé à les habiller
de papier. avant le coton cousu dans leurs
manteaux ils se pelotonnaient sur bateaux plats
remontant le chemin jusqu’au pays. les lanières
tissées de perles sur cuir et coton m’ont ramené
à moi quand il m’a appelé m’a écrit
sur celui qui m’habille. versez un peu de cette eau
sur moi. faites que ce motif de venue cingle et tournoie
sur moi. la loi de l’émulsion est toujours à court
sur moi. que quelqu’un déverse ce beau jute
sur moi. laissez-le souffler sa trompette sur moi. l’homme
qui m’habille dans ma peau va écrire
sur moi. ton écriture avance et s’arrête sur moi.
un jour ils incurveront cela à l’intérieur d’une perle
sur moi mais voici qu’il est temps de partir suis impatient
de me lever sortir d’ici. il est simple de rester recroquevillé
là où l’on ne peut vivre. pendant un long long temps j’ai
porté cette autre planète comme une cicatrice sur moi.
Source : Fred Moten : hughson’s tavern, Leon Works, 2008. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
there is religious tattooing
for a long time, the lotion stigma swirled
on the man who clothes me with a broken
world. I came when they called me. that
cotton rubbed me the wrong way all the
way inside over the course of time. way before
cotton sewn into the coat of the one
who clothes me. before I started clothing
them with paper. before cotton sewn into
their coats they curled up on flat boats
all the way back up the country. the beaded
strips of leather and cotton made me come
to myself when he called me and wrote me
on the one who clothes me. pour some water
on me. make coming matter cut and twirl
on me. the law of emulsion is always broke
on me. somebody pour some beautiful jute
on me. let her blow some horn on me. the man
who clothes me in my skin is gonna write
on me. your writing moves to stop on me.
someday they’re gonna curve this on a pearl
on me but now it’s time to go and I can’t wait
to get up out from here. it’s simple to stay furled
where you can’t live. for a long, long time I’ve
been wearing this other planet like a scar on me.
Source : Fred Moten : hughson’s tavern, Leon Works, 2008.
*
William Parker
ma ville est une très vaste aire. regarde
lève les yeux dans mon cercle et mes sons vers
ma musique à gauche les oiseaux dans la machine-
arbre. ma musique rêve de ma mère vers
mon garçon. ils se chantent l’un à l’autre dans un secret
en culture ordinaire, le jeu de pliage
dans la rue à prétendre être oiseau et dérober
leurs flûtes jusqu’à ce que moment vienne d’interpréter montagne.
tout ceci dans la nature de mes étals.
ils sont l’archive matrice d’une très vaste aire
et si tu écoutes attentivement birmingham et le
vent qui mugit depuis chicago projetant ces éclats
de chicago, californie et rossville, tennessee
et hamtramck michigan en un son unifié
ils forment ensemble la plus longue route que je connaisse
découpée porte à porte dans des arrière-cours violentes.
ont décidé que leurs faubourgs signifiaient
quelque chose d’un mouvement en cadre blanc, un chant
pour une image mouvante du monde tonal, pour
le trio distant, le théâtre du monde intérieur,
l’oreille interne des chants intimes, l’intimité
des chansons de curtis mayfield jouées par william parker,
un théâtre d’approche, une saveur ouvrant dedans-
dehors, les plis de l’oreille, ses couloirs
vers un espace ouvert, secouez-moi au creux
d’oreille commun, ses porches, rébellion d’une volonté sonore
plongeant dans chambre d’échos, au plus profond
du son, amis, chant invasif qui te remonte pour débouler
par la fenêtre béante de chacun. voilà que
ma dèche intérieure est une cité à tentes. je vis durement
dans des cités à tentes. ma ville est une très vaste aire
Source : Fred Moten : The Feel Trio, Letter Machine 2014. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
William Parker
my town is very large array. look at me
look up inside my circle and my sounds at
my music to my left at the birds in the tree
machine. my music dreams about my mama to
my boy. they sing to each other in a secret
for the ordinary culture, the folded play
on the street about bird pretending and flute
stealing till it’s time to go to play mountain.
all this is in the nature of my shelves.
they are the head archive of very large array
and if you listen close birmingham and the
wind blowin’ in from chicago, throwin’ ends
from chicago, california and rossville, tennessee
and hamtramck, michigan to united sound
are all together on the longest road I know
cut door by door in violent courtyards.
they decided their skirts meant something
to do with movement in the page frame, song
for a moving picture of the tone world, for
the remote trio, the internal world theater,
inner ear of the inside songs, the inside
songs of curtis mayfield by william parker,
theater in the near, flavor that inside
outside opening, the ear’s folds, its courses,
in the open space, do it to me in my common
ear hole, its porches, insurge of the tone will,
gone in the sound booth, deep in da inner
sound ya’ll, invasive song up in you to get down
through everybody’s open window. now
my broke inside is a tent city. I live hard
in tent cities. my town is very large array
Source : Fred Moten : The Feel Trio, Letter Machine 2014.
*
notes de tuilage et délinéation
rivière est agitation en studio son par une fenêtre,
flottant dans le doux soutien dansant d’une apnée et
vrombissant, un espace, cellule illuminée par ses
murs qui détalent claquettant jubaés tuilant
les motifs sur le fond de rivière en absolus
indiscernables à moins de les parcourir, en pleine
rivière, devenant rivière, comme ce surgissement rotatif
de l’endigué du retenu, sous-vide en seconde
linéarité, paradant dans délinéation tubaée
dérivant de la ligne rythmique puis contre elle
en virevolte noire et bleue de coups et béatrice
qui sourit observant nos multiples petites différences
ensemble dans l’aire de collection vénérienne
à tourbillonnement sériel de ce que nous ressentons irradions,
inséparablement. car il y a tellement de voies
qui permettent de rester sur la voie. la miraculeuse
influence est deltaée dans son bras floridien ou
double limon de mangrove, coahoma co-hululant
ballotant oklahomant – en GAP band à brèche
dans la nature qui résonne sombre et brûle, cet
incessant être caribéen en flammes de la
rivière, même de rivière en rivière par canal déchiré
en certain lieu sanglant d’où originons dans notre
bascule lenape, notre orchestre gap delaware émettant
la géographie d’une carte trompettée sycoraxe
de la ville naturelle entrant sortant par sa fenêtre
brisée, tempo rythmant le studio mobile baladeur.
sans nom, faisant des vagues ouvrant des voies,
est ce qui résonne ainsi : délinéant, tuilant, hululant,
souriant, sombrant, saignant, brûlant, voyant,
émettant, résonnant, absolument comme joseph daley,
thurman barker, dave holland, sam rivers
Source : Fred Moten : Perenial Fashion Presence Falling, Wave Books 2023. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle.
tiling, lining notes
a river is studio agitation through one window,
aloft in rock bottom’s soft support and
rumble, a room, a cell alight in the way the
walls walk off in juba’d pat and tiling,
the pattern on the river floor all absolute
and indiscernible unless you walk it, in the
river, as the river, as all this rotary soar of
the dammed and held, sous vide in second
linearity, parading in this tuba’d lining
out of the basic line all and against itself
in black and blue switchback and beatrice
smiling seeing all our little differences
together in the venereal collection area’s
serial eddying of how we taste and feel,
inseparably. there’s just so many ways to
keep going along the way. the miraculous
influence is delta’d in floridian branch or
mangrove double silt, coahoma co. moaning
or swung oklahoming—a gap band or a gap in
nature kinda sounding, drowning, burning, this
continually caribbean being on fire of the
river, from river to river on canal and torn
to another bleeding place we from in our
lenape shift, our delaware gap band, sending
geography through a sycoractic horn chart
of the natural city in and out of its broken
window, cadence still cruising mobile studio.
unnamed, and making waves, and making ways
is what it sounds like: lining, tiling, moaning,
smiling, drowning, bleeding, burning, seeing,
sending, sounding just like joseph daley,
thurman barker, dave holland, and sam rivers.
Source : Fred Moten : Perenial Fashion Presence Falling, Wave Books 2023.
Fred Moten
Fred Moten est un poète et philosophe afro-américain né en 1962 qui enseigne à l’université de New York. Sa poésie complexe se nourrit de déstructurations, répétitions, images énigmatiques, citations de noms déchiffrables (souvent de musiciens) ou quasi-inconnus (des activistes humanistes ou bien des anonymes talentueux qu’il honore) et il cherche à y exprimer la culture des Noirs états-uniens (par exemple le raffiné contrebassiste de free jazz William Parker) par éthique pour sa communauté. Il fait partie de ces intellectuels sensibles à la mélancolie des tragédies de leur ascendance (ici : l’esclavage) qui en se rebellant critiquent les fondements d’une société patriarcale, capitaliste et raciste, et par là trouvent une portée universelle. Citons d’autres poètes de cette tendance, traduits en français, comme Claudia Rankine, Terrance Hayes ou Dawn Lundy Martin. Cependant Fred Moten a aussi une pratique philosophique et son essai The Undercommons (en français Les Sous-Communs) plaide pour une réflexion critique sur les structures subliminales des pouvoirs (même à l’université dont il fait partie) et une revalorisation des incomplétudes sociales partageables (dans la créativité associative, l’entr’aide, les expériences collectives sous-estimées comme cuisiner, danser, faire de la musique ensemble…). Cette réflexion le pousse parfois à s’éloigner de la poésie vers l’activisme (comme Ai Weiwei peut s’éloigner de l’art) et il semble devenir une figure de la gauche intellectuelle à la pensée foisonnante. Il reconnaît d’ailleurs être déchiré entre ce rôle social et son écriture poétique qui reste remarquable. Fred Moten collabore aussi régulièrement avec l’artiste transgenre Wu Tsang. Et il lui arrive de dire ses poèmes avec des musiciens de jazz.
Bibliographie sélective
Arkansas (Pressed Wafer, 2000)
I ran from it but was still in it (Cusp Books, 2007)
Hughson’s Tavern (Leon Works, 2009)
The Undercommons (avec Stefano Hearney, Autonomedia 2013). Essai.
The Feel Trio (Letter Machine Editions, 2014)
The Little Edges (Wesleyan University Press, 2015)
The Service Porch (Letter Machine Editions, 2016)
All That Beauty (Letter Machine Editions, 2019)
Perennial Fashion Presence Falling (Wave Books 2023)
Traduction en français
Les Sous-communs, de Fred Moten et Stefano Hearney, Editions Brook 2024 (2è édition). Traduction collective. Distribué par Les Presses du Réel.
Sitographie
. Courte vidéo de Fred Moten lisant en anglais « Tiling lining notes » traduit ici en français pour Poesibao
. Visioconférence de 30 minutes sous-titrée en français avec Fred Moten, Wu Tsang et les traductrices Mawena Yehouessi et Rosanna Puyol (aussi co-fondatrice des éditions Brook) sur leur collaboration
. Recension française des Sous-communs de Fred Moten et Stefano Hearnay
. Vidéo de la lecture Double Change à Paris de Fred Moten en 2015, avec des traductions françaises d’Abigail Lang dans les 10 premières minutes
. Écouter un poème lu par Fred Moten accompagné par des musiciens de jazz : « The abolition of art, the abolition of freedom… »
. Interview de Fred Moten à lire en anglais dans la Michigan Quarterly Review
Dossier et traductions inédites de Jean-René Lassalle