Suivant Fred Griot depuis longtemps, la sortie de La Tendresse m’a donné l’idée de l’interroger sur l’évolution de son travail.

Florence Trocmé : Tu viens de publier un petit livre singulier, personnel, intime, courageux. Peux-tu expliquer les circonstances qui t’ont mené à son écriture ?
Fred Griot : Les circonstances ? Ce livre s’inscrit dans un continuum d’écriture débuté gamin. Sa particularité, non pas littéraire mais contextuelle, tient au fait qu’il a été écrit dans une période noire : en bref, j’ai perdu un quart des membres de ma famille très proche, un quart de mes amis tous de mort violente, un énorme remuement sentimental répété, deux accidents, la covid, sur un laps de temps de deux ans seulement… Voilà, ce n’est pas une énumération pour se raconter et dire sa vie intime, mais de fait cela influe sur votre écriture : les sujets, sa tonalité, car un tel recueil est traversé par les espoirs, la tristesse, la bagarre, la charge mentale qui s’y portent, la tentative pour s’en sortir, la direction et la ligne de vie toujours fermes mais qui ont tremblé, la certitude maintenue que la roue tourne toujours et que tout refleurira ensuite, la certitude de rester ouvert à ce qui vient, de continuer à prendre risque pour être vivant, et de ne pas se fermer, jamais.
FT : On a fortement le sentiment que tout ton travail est mouvement. Dans ses différentes composantes en premier lieu, que j’aimerais que tu rappelles aux lectrices et lecteurs, mais aussi dans son fond. La Tendresse me parait animé de ce mouvement vital, on va d’un point à un autre, on accomplit avec toi une traversée depuis l’éblouissement initial, puis le renoncement et toutes les autres épreuves traversées pendant la durée d’écriture du livre. Est-il venu en quelque sorte accompagner cette sortie du sombre vers la lumière qui est très sensible dans le livre ? Il semblerait que tu sois parti d’un matériau très important, pour en venir à ce texte condensé et dense ?
FG : Oui je suis parti d’un matériau considérable couché dans mon journal qui, comme en d’autres périodes, est devenu expansif pendant celle-ci : 7 ou 800 pages en deux ans et demi. J’y ai toujours écrit et déposé une bonne partie de mes différents types d’écriture(s) : pensées et ressentis quotidiens, évolution personnelle (toujours essayer de s’améliorer, faire évoluer ses comportements), mais aussi ébauches de poèmes et des livres en construction.
Une matière première importante donc, et le journal n’étant pas publiable en l’état, j’ai rassemblé tout le corpus de poèmes et extrait toutes les pensées qui avaient une portée d’ordre général, plus universel en tout cas que l’histoire de mon petit moi.
En sont sortis donc deux volumes :
– La tendresse – recueil de poèmes : publié chez Maelström : voir www.fgriot.net/tendresse/
– La tendresse – recueil de pensées : écrit, inédit. Il semblerait qu’ il y ait un côté inachevé ne permettant pas sa diffusion pour l’instant. Je l’ai repris mille fois, le croyais fini, il faudra peut-être le remettre sur l’établi.
Sans compter La tendresse – spectacle où, en amont de la publication, nous avions composé quelques poèmes avec le guitariste Dani Bouillard, joué en public en duo ou en solo.
Le mouvement vital qui traverse La Tendresse est effectivement un mouvement (se souvenir que l’étymologie d’« émotion » est « emovere », mettre en mouvement). Il a toujours été là et j’ai toujours considéré que sans risque, il n’y avait rien de vivace (ou que le plus grand risque était de ne prendre aucun risque, comme disent certains). Et puis je suis entièrement accordé avec le vivant, comme l’exprime Colette par exemple, dans lequel je me sais être.
Les poèmes ont dit ce sombre et la sortie du noir. L’amour grand, les séparations, les deuils, le questionnement ravageur, la sensation d’être décentré, la découverte de nouveautés longtemps recherchées mais foudroyantes, à la fois à coups de rein quand il faut se bagarrer, mais aussi à coups d’abandon quand il faut savoir cesser de se battre (l’abandon : pour cela voir la méditation et « j’ai lâché / et je ne suis pas tombé à terre / je suis tombé dans le présent. »). L’abandon des trop grandes obsessions psychiques qui font mal, des choses que l’on aurait voulu tenir encore alors qu’elle se déchirent et ne peuvent plus avoir lieu. Tous ces faits de vie vont peu à peu être vécus, traversés, puis dépassés dans le livre qui s’en fait le greffier, en porte les pensées et les émotions, les notes, les traces.
Une fois traversée cette tempête, ce fut enfin la refloraison tant attendue, et c’est fondamentalement la tendresse qui est ressortie, qui est restée, qui a tenu.
FT : en propos liminaire, tu écris que la tendresse est un risque, une audace, une indiscipline ? Peux-tu en dire un peu plus sur chacun de ces aspects ? Il semblerait aussi, j’aimerais t’entendre là-dessus, que tu penses qu’elle peut être une réponse à l’effrayante brutalité de notre monde, aujourd’hui ?
FG. : Oui la tendresse est une force. Elle est tout sauf un affaiblissement. Qui est capable d’être tendre est fort en vérité d’empathie vers l’autre, d’écoute, d’attention au monde et au vivant. La tendresse est une intelligence. Elle est un toucher au monde de l’autre. Et toucher c’est rencontrer. Elle est une sensibilité, une douceur, une attention, une ouverture de la perception à la liberté, à l’espace et au temps de l’autre. Cette intelligence de la tendresse est une sensualité, éventuellement un érotisme.
Alors oui la tendresse est une prise de risque face aux émotions tues, aux ressentis inhibés, à la verbalisation inhibée elle aussi des ressentis, à une socialité faite de comparaison et de compétition plus que de coopération. Et donc oui elle est une affirmation, une sédition, une indiscipline face au monde de la brutalité. Et la période ne nous fera pas nous dédire de ce comportement empathique, dont nous sommes en définitive quasi tous en besoin.
FT : la poésie, le poème, l’œuvre sont-ils des actes de tendresse ? Il m’a semblé qu’il y avait un côté performatif dans ton texte : éprouvons de la tendresse, donnons de la tendresse, reconnaissons la tendresse, opposons la tendresse à la violence, à la dureté, à la brutalité, voire à l’indifférence. Qu’en penses-tu ?
FG. : Oui ils sont actes de tendresse. Je ne crois pas qu’il y ait, pour qui écrit dans une nécessité et non comme une activité pratiquée en loisirs, de différence entre son ouvrage et sa pensée. L’ouvrage porte la pensée, voir la pousse et la produit. Créer, œuvrer est un acte ! Le premier sans doute.
Alors oui peut-être y a-t-il cet aspect que tu appelles « performatif », c’est-à-dire revendicatif, ou prosélyte ? Il me semble que parfois il y a certaines valeurs qui sont à affirmer.
Longtemps j’ai dit que j’écrivais comme on marche, comme on danse (évidemment relié à mes expériences). Puis, plus tard, que j’écrivais pour écouter. Et enfin depuis plusieurs années : « écrire pour aimer mieux ». Alors oui cette poésie est un acte de tendresse, en plus d’être l’exercice de ma liberté.
FT : j’aimerais que tu nous parl (!) un peu de l’évolution de ton approche poétique depuis tes débuts, autour des années 2000 si je ne me trompe pas. Il y avait quelque chose de très expérimental alors, c’était au temps de ta participation et de ton implication dans la belle aventure de remue.net de François Bon, tandis que moi je fondais (un mot qui t’est cher, fonder, refonder) Poezibao, avec son Z de l’époque ! Abandonné aujourd’hui pour sa brutalité (les daZibao chinois et le Z russe). Es-tu toujours dans une logique de ce « travail de langue et de parole », qui passe de l’écrit au web, puis à la voix, faisant du dire l’aboutissement du texte ? Il me semble que le texte de La Tendresse est plus classique, le rythme est omniprésent, mais il nait des mots choisis, sans que tu aies besoin de les tordre, de les amputer parfois. Quelle serait l’évolution de « plui » à « pluie », pour condenser un peu ma question ?
FG : Mes petits bricolages ont commencé à être visibles en 2000 ou à peu près, oui, mais ils ont toujours été à l’œuvre, depuis l’enfance.
Oui je suis toujours dans ce travail de langue et de parole en même temps, le langage n’ayant que deux faces : silencieuse/écrite et sonore/orale, et étant travaillé par la langue je la travaille, et dans ces deux aspects concomitamment. Et puis toutes les branches qui portent l’écriture ou la mettent en scène : web, graphisme et typographie, dessin, scène (travail d’interprétation et de mise en spectacle), programmation, édition, chant…
Le cheminement, je le vois maintenant : il est plus long, il est visible sur des périodes de variations longues avec l’âge avançant alors on peut davantage en retirer des conclusions sur une évolution. C’est assez simple : enfant j’écrivais déjà des petites choses, à 10 ans j’ai « pris » littéralement la parole face à un non-dit familial, et les poèmes (ou enregistrements) d’adolescent étaient des textes souvent de colère ou en tout cas d’émotions vives jetées ainsi, intuitivement. Puis j’ai entamé en fin d’adolescence non pas un « dérèglement de tous les sens », quoique, avec à la fois des expériences de langage avec quelques amis très proches et des expériences d’ivresses de toutes sortes. Lectures fondatrices, déconstruction, « dé-syntaxisation » du langage, réduction grammaticale, rédactions de manifestes, de revues… Bref, tentative de voir ce qu’il reste de ce bon vieux verbe une fois essoré. La substantifique moëlle, le minimum pour qu’il fonctionne. Écrire avec une économie de moyens. Et ce fut alors pendant plusieurs dizaines d’années cette écriture exploratoire.
Il y a aussi que j’ai toujours essayé de créer des choses différentes, de ne pas faire du « moi-même ». Ne m’intéresse que la construction si elle fait appel au neuf, à ce qui est à apprendre, à intégrer, à maitriser, sinon je m’ennuie. Alors ce doit être pour cela que certains de mes livres sont assez différents.
Et puis aussi, il y a un peu plus de 10 ans, j’ai ressenti le besoin de revenir à une « parole claire » (qui était d’ailleurs déjà dans mes textes d’ados, intuitivement posés). Une parole claire, tout à fait compréhensible et non plus cette langue malaxée, mâchée, mastiquée, passionnante, fascinante à explorer, mais un peu pour spécialistes, difficilement audible pour la plupart, et peut-être se regardant être… Et puis toujours, cette volonté intacte de réunir si possible une recherche pointue à une facilité d’écoute.
Par cette expression de « parole claire » j’entends une écriture du simple, du concis, de l’économie de moyens. Une écriture de la limpidité et de la légèreté dans la pertinence et l’universalité du propos.
Mais il reste qu’il est formidablement compliqué de faire simple !
FT : tu as toujours expliqué que ton site était conçu comme un atelier. Qu’en est-il aujourd’hui et comment comptes-tu le faire évoluer ?
FG : Oui. À une période tout ce que je faisais, je le faisais sous forme de « work in progress » et « à vue ». C’est-à-dire en découvrant le projet au fur et à mesure de sa progression, mais aussi à la vue des lecteurs qui pouvaient suivre son avancée mise en scène sur mon site. Le site web me permettait de créer une zone de mise en scène de l’écriture en train de se faire. À chaque projet un espace, une scène, une maquette, une manière différente, et je construisais cela en « dur » c’est-à-dire en codant en bonne partie (activité chronophage à l’extrême, le sommeil peut en prendre un coup ! …)
Aujourd’hui, en 30 ans (date approximative du début du net grand public, et début de mon site, autant dire la préhistoire), le web s’est radicalement transformé. L’exploration se joue moins sur les sites, bien moins fréquentés désormais que les réseaux sociaux, et ils ne sont plus dans la même mesure un outil créatif pur (œuvre numérique, voir par exemple www.desordre.net de Philippe de Jonckheere comme emblématique) avec le développement également des plateformes type CMS (Content Management System) comme wordpress. Aujourd’hui je m’en sers, je produis mais paradoxalement c’est davantage redevenu un outil plus classique de diffusion, de communication du travail, un site où présenter l’ensemble de mes productions.
FT : quid du travail de scène, de performance… vis-tu un resserrement sur le livre ou pas du tout ? Dans ce contexte terrible de l’amputation de ton trio, du fait de la disparition de ton batteur Éric Groleau ?
FG : La scène, le plateau, le jeu sont là, toujours, et c’est une drogue dure que la scène. Je suis moins invité alors je joue moins, mais ça reste central. Et j’ai travaillé et je travaille toujours terriblement dur : le par cœur, l’interprétation, le jeu avec la scène, avec le public, avec la musique. J’ai quelques exigences dans ce domaine qui, même saisi par les poètes de l’écrit silencieux, doit être à mon sens au moins d’une qualité scénique correcte.
Je ne sais pas s’il y a un resserrement sur le livre, sur l’écrit. C’est possible. On passe souvent tous de phases d’expositions publiques à des phases de resserrement, oui, sur l’écritoire. Mais celui-ci reste largement ouvert sur le monde où l’on « donne à entendre » de la « parole portée, apportée ».
FT : question plus personnelle pour finir, penses-tu que ces deux aspects de ta vie, la pratique de la méditation dont tu m’as dit un jour qu’elle t’avait sauvé la vie et ton métier de cordiste ont une influence sur ton écriture, tant marquée aussi par la dimension corporelle ?
FG : Tout est lié, dans la mesure où l’écriture est dans l’être, et non pas juste une activité extérieure. Alors oui la méditation, comme mes métiers de la hauteur (escalade, cordiste, spectacles en hauteur), mais aussi mon expérience de la danse à une époque, jouent. L’homme en se formant se transforme.
La méditation a apporté le calme, la respiration profonde, la capacité à savoir s’arrêter, à savoir laisser couler (à une période où j’étouffais d’angoisses paniques, de phases maniaques, et dont la cause vient d’une affection en partie génétique diagnostiquée il y a peu, et enfin désormais en partie soignée). Peut-être aussi a-t-elle participé à cette apparition de la parole claire, possiblement plus apaisée, moins névrosée que la trituration langagière, donc plus légère, aérée ?
Mes activités en hauteur c’est lié à mon goût, ma culture, ma nécessité du « grand dehors » du petit gars venu des Alpes. La grimpe n’est pas très présente dans mon écriture, mais les grandes landes nues et le fait de nous voir du haut, tout petits, à une échelle plus relative, y sont omniprésents. Ce grand dehors m’offre à la fois un espace sauvage large dans mes écrits, et un recul fondamental sur le nombrilisme de nombre d’humains se croyant cause de tout, centres et créateurs.
janv 2026
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