Dans ce livre, Éric Sautou dit adieu à un amour non partagé, avec lucidité, pudeur et une mélancolie poétiquement tenue.

Que faire quand un miracle échoue ? Le raccompagner, courtoisement, mais sans appel, jusqu’à sa source, pour effacer son échec en remontant en deçà même de sa possibilité, là où l’extraordinaire n’avait pas encore lieu d’être. Et puis prendre poétiquement congé de cette chance perdue de salut.
En un sens, ce qu’on lit ici surprend, puisqu’il s’agit d’un dialogue amoureux sans, véritablement, amour ni dialogue. Mais qu’aurait dû et pu écrire d’autre ce diariste mélancolique, dans son obsession désolée de n’être pas aimé ? La petite musique d’une réciprocité manquée vient ici en ritournelle plaintive, où les atermoiements ne font que faire patienter la tristesse, et les répétitions ou décrochages la nuancer. Écrire pour rien un sentiment impartagé, ce n’est justement pas rien, cela peut se partager, car un sentiment (réussi ou échoué) est toujours le retour émouvant d’un désir sur lui-même : un désir revenant d’un monde interhumain qui l’aura accueilli ou rejeté, intégré ou exclu, et un désir devenu profondément objectif, puisque lesté des circonstances qui lui auront (ou non) donné tort d’apparaître. Il y avait, ici, d’autant plus à en écrire, que l’auteur y compose contre la décomposition du cœur, y adopte le ton « oral » qui convient mieux au silence reçu, et fait revenir par le rythme de ses formulations les élans mêmes auxquels « Timéo » aura refusé suite.
Et puis ce livre hante par les questions qu’il pose, comme : que pouvait-on sérieusement attendre de l’amour ? À quoi pourrait donc bien réussir le livre d’un échec ? Et surtout peut-être celle-ci : la lucidité, qui dissipe les miracles, peut-elle, à sa façon, en faire ?
« Adieu Timéo » dit le titre. Est-ce un surnom (Timothée ?), un ironique lapsus (Roméo ?), un latinisme ambigu et bonhomme (« timeo » : je crains — un danger, un adversaire —, ou je redoute — une issue, une réponse, une absence). En ce cas, doit-on comprendre : Adieu… que je crains, ou adieu… aux craintes ? On ne le saura pas. L’homme (aimé) à qui s’adresse l’auteur est-il quelqu’un de complètement réel ? En tout cas, le « proche » de sa vie ici évoqué, croisé, interpellé et finalement perdu, est plutôt, si l’on peut dire, un frère d’impasse, un compagnon de sortie de route, un partenaire de destin que l’auteur tente de retenir, et qu’il laisse disparaître.
Ce duo n’a rien de fictif, mais a l’étrangeté d’un couple qui n’aurait jusqu’ici rien encore formé de lui-même. « Nous ne nous sommes jamais encore enfermés d’un baiser », constate la page 56. Plutôt stupéfiante formule, par laquelle l’amour est une prison qu’on n’aura, par ailleurs, pas même approchée ! Il est vrai que cette union des cœurs s’engage mal. « Ma vie ne fait pas beaucoup de bruit » (p. 39), dit de lui-même le cœur de l’auteur ; et, de celui de l’autre : « Ne rien dire vraiment ça te va mieux » (p. 44). Et une seule formule semble assurée, mais en leitmotiv perplexe : « Je pense à toi mais toi ? ». L’entretien affectif préfère en tout cas tourner court ! (« Merci et au revoir sont mes mots préférés / j’aime bien aussi peut-être », p. 41). « L’amour » chante à bas bruit, murmure quelques mots anodins ou sans espérance, et la poésie, pourtant omniprésente, paraît s’aligner sur ce mutisme ! On attendait plutôt que la poésie vienne ici dire ce que l’amour ne peut pas faire, mais on rencontre maintenant un auteur hésitant à « faire » de la poésie. Fautes de l’auteur ou de son interlocuteur ? En tout cas, est-il écrit, même si « les poèmes parlent fort très fort », c’est « toujours très à côté ».
L’auteur (qui se confie à lui-même comme à quelqu’un qui n’aura pas été compris, et donc n’est plus tout à fait assuré de son antérieure foi en lui-même, ne sait plus si bien à quoi de lui se fier) s’était d’ailleurs donné à lui-même des consignes d’affection bien dissuasives : ne pas connaître de l’autre plus qu’on n’en peut aimer (p. 20) – une sage, mais peu ardente, précaution ! Ou : souhaiter que l’autre ferme le plus souvent possible les yeux afin de le voir comme on l’aime, sans devoir voir comment il se sent aimé (p. 74) – peu libérale confiance ! Ou : constater qu’on « ne peut pas faire que » l’autre nous aime, ajoutant alors : « tu ne m’aimes pas, c’est entendu » (p. 96). Et, en effet : faire, c’est obtenir quelque chose de son action, et l’amour se reçoit et se partage, mais ne prend ni ne se détient. Même l’amour qu’on éprouve n’est rien de « faisable », et celui qu’on escompte induire n’est pas notre affaire. Mais c’est justement parce que l’auteur ne sait pas s’aimer lui-même qu’il prie l’autre de s’en charger, car Éric Sautou connaît ses impossibilités par cœur.
C’est pourquoi ses plaintes n’ont rien de naïf, son espérance rien d’un calcul, son deuil d’amour rien d’orgueilleux. Le conditionnel passé du « nous aurions eu » est comme un présent sereinement blessé. « Nous aurions eu notre maison / notre jardin / nous aurions eu la vie » (p. 83), voilà le temps grammaticalement inédit d’un non-futur antérieur, qui constate, au présent, une absence d’avenir rétrospective. Quant au commentaire de la relation en cours, il est d’une implacable concision : « parlons-en d’accord / de comment ça finit » (p. 88). Et lui, le prince d’indécision (« il est l’heure de je ne sais pas », p. 105) s’avoue sa seule possible certitude : « je vais être au monde sans toi c’est pour toujours je le sais » (p. 104). Il se sait comme le mort du cœur d’autrui, et se traite lui-même en conséquence. C’est, dans sa vie, toujours un deuil qui pense. Dans sa vie, oui, mais évidemment pas dans son chant et la poésie. Car ses plaintes restent partout des poèmes. Même les « jamais » d’une vie sont par cette poésie énoncés, justement, à jamais !
« ce qui est écrit / dans une poésie / eh bien tu vois c’est comme / si on l’entendait toujours » (p. 101).
Car Éric Sautou tente de faire saisir au compagnon prosaïque et moqueur ce que ce serait qu’« entendre toujours », ce qu’est, spirituellement, l’écho sans âge de notre condition, et comment un prince d’indécision (« le papillon va / plus qu’il ne s’en va / ça et là se pose », p. 56) peut cependant être, à longueur de carnets, roi de réminiscence ! Dans une dernière page (113), avec un peu de malice, beaucoup de recul, et une complète pureté de cœur, l’auteur justifie drôlement n’avoir pas tenu, à son ami, de propos décisifs (« tout ce qu’on dit aux étoiles n’a pas beaucoup plus de sens / je te rassure »), puis conclut par la simple réalité : « Nous n’avions pas la même histoire ». Et, en effet, au contraire sans doute des femmes, des hommes ne peuvent être la même vie s’ils n’ont pas (eu) la même histoire. Ils ne peuvent faire se rencontrer d’eux que, non ce que chacun est, mais seulement ce que chacun aura jusqu’ici fait de lui-même et changé à son propre sort. Il y a, entre eux, union de destins (non de présences), ou rien. D’où leur rien.
Rien évoqué par la rude énigme (derniers mots du livre) d’une concession inachevée :
« les jours et les jours que nous avons connus ensemble je ne les oublie pas mais ».
Mais… quoi ? Silence alors, comme, au départ, dans le titre : Adieu… qui ? Oui, Adieu Taceo, justement : adieu qui se tait, et pourtant aussi adieu à taire, adieu à ce qu’on allait devoir ajouter, puisque « c’est bien assez d’en dire si peu » (p. 69), puisque :
« la seule chose qui aura vraiment eu lieu c’est quand j’ai su » (id.)
Imaginerait-on une prise de conscience se dire adieu ?
Marc Wetzel
Eric Sautou, Adieu Timéo, Faï fioc, 2026, 14€