Entretien avec Christiane Veschambre, par Anne Malaprade. [Les entretiens]


Anne Malaprade s’entretient ici avec Christiane Veschambre sur la question de l’écriture, autour du livre Là où je n’écris pas.


 

Anne Malaprade : Le titre de votre dernier livre paru aux éditions Isabelle Sauvage, là où je n’écris pas, indique un lieu et aussi un moment, c’est en tout cas ce que j’entends dans l’adverbe « là » qui nous plonge dans une forme d’inconnu. êtes-vous quand vous n’écrivez pas ? Comment êtes-vous ? Qui (re)devenez-vous alors ?

Christiane Veschambre : Je ne sais pas.

Il y a, bien sûr, une apparente contradiction à écrire un livre là où je n’écris pas. Il ne s’agit pas d’une provocation rhétorique, mais de ce qui est né lorsque j’ai tenté, alors que j’en étais profondément empêchée, d’écrire. De poursuivre. Non, pas de poursuivre – ça commence à chaque fois – ce travail qui me met en vie, cette pratique de vie qui se refusait.

 

A.M. : Il me semble que votre livre est comme l’envers du Livre toujours à venir aurait dit Blanchot. Il n’est pas vraiment un journal d’écriture, pas vraiment non plus un autoportrait, mais plutôt l’occasion d’un moment introspectif qui s’ouvre justement, et merveilleusement, au monde et aux créatures qui le peuplent. Le « je » du titre disparaît dans le corps de votre texte, et devient le plus souvent « on ». Pourquoi ce glissement ? Est-ce un mouvement volontaire, ou l’abandon vers ce pronom impersonnel vous délivre-t-il de quelque chose ?

C.V. : Oui, on pourrait dire que le « on » peut délivrer du « je ».

Dans un précédent livre (Écrire/Un caractère) je réponds mieux à cette question que je ne pourrais le faire ici. Je me permets d’en citer quelques lignes :

« Écrire n’a pas (besoin) de moi. Il passe par moi pour me déloger. » « Aussi, moi délogé, […]

je peux dire on. »

Le je n’est plus « moi » mais un « sujet, de solitude ». Qui peut, comme l’écrit Gilles Deleuze, être « traversé par la puissance d’un impersonnel qui n’est nullement une généralité, mais une singularité au plus haut point ».

Dans Là où je n’écris pas ce sujet de solitude, actif, ne m’est plus que difficilement accessible et le « on » est peut-être une béquille pour l’approcher, comme peut l’être le déambulateur pour la personne qui a des difficultés à marcher.

 

A.M. : Beaucoup d’êtres vivants, fantômes et morts viennent vous rendre visite, presque vous visiter au sens mystique du terme, dans les scènes que vous relatez. Animaux (insectes et chats), êtres humains (parmi lesquels votre mère, mais aussi un chasseur, une charbonnière…), tous associés à la couleur noire, entrent en contact avec vous. Qu’est-ce que ces figures incarnent ? Vous délivrent-elles un message, un signe, un indice ?

C.V. : Ces « visites » sont des visites de Vie, des surgissements, qu’on pourrait ne pas voir, surtout lorsqu’on est happé par une dure obscurité intérieure – là où ça n’écrit pas. Mais parfois on les sent nous faire signe, oui, comme le très petit insecte qui avançait sur la page, ou nous traverser aussi puissamment que fugitivement. Alors, on peut les laisser passer, disparaître (comme on oublie les rêves), ou bien on s’arrête sur ces visites imprévisibles – on s’arrête, c’est-à-dire on tente d’écrire, même là où ça n’écrit pas.

 

A.M. : Vous vous adressez de manière directe cette fois, en utilisant le pronom « je » et les pronoms de deuxième personne, à des êtres de cinéma. Madame Muir, Gertrud, les filles d’Orouët, Mouchette. Qu’est-ce que ces personnages féminins ont en commun ? Pourquoi vous touchent-elles ainsi ? Comment répondent-elles aux lettres que vous leur destinez ?

C.V. : Je réponds longuement à votre question dans un livre, Leurs âmes brûlantes, qui leur est consacré et qui doit paraître en juin aux éditions Lanskine. J’y écris que « les œuvres cinématographiques atteignent en nous l’informulé – ce qui demeurait l’informulable.

Comme la poésie, qui ne formule rien. »

Et ces quatre personnages vivant dans les univers si différents de Mankiewicz, Dreyer, Rozier et Bresson ont en commun ce que j’appelle un certain « extrémisme ». Elles vont jusqu’au bout. Et chacune, d’une manière ou d’une autre, en paye le prix exigé par « le maintien de l’ordre ».

Chacune de ces femmes a été une rencontre qui n’a cessé de résonner – je les ai évoquées, l’une ou l’autre, dans plusieurs de mes livres précédents –, qui m’a donné à travailler sur ce que peut être vivre et écrire – deux forces ennemies du maintien de l’ordre.

Je ne leur écris pas de lettres, j’essaie de leur rendre grâces chaque fois que leur présence me visite, comme celle de la petite chatte noire.

 

A.M. : où je n’écris pas on trouve aussi un corps. Les pieds, notamment, sont évoqués à plusieurs reprises dans ces poèmes. Vers quelle destination vous mènent-ils ? Dans quelle mesure pensent-ils, aussi, avec vous, et consolident-ils votre tête ?

C.V. : C’est toujours une émotion de découvrir, grâce un/e lecteurice, quelque chose qu’on ne savait pas être présent dans ce qu’on a écrit : j’ignorais la présence répétée de mes pieds là où je n’écris pas.

Le corps de ce livre est, le plus souvent, un corps occupé par l’angoisse. Votre remarque me fait penser que les pieds sont peut-être ce qui peut parvenir à échapper quelque peu à l’angoisse. Le meilleur des pieds c’est qu’ils nous permettent de marcher.

Marcher, je crois, ne consolide rien mais simplement met en mouvement. Tout l’être. Et peut, comme dormir, donner libre vie à une pensée inaccessible à « la tête » elle aussi trop souvent servante d’une forme de maintien de l’ordre – et à écrire.

 

A.M. : L’un de vos poèmes distingue entre la peur et l’angoisse. S’agit-il des affects dominants « là où on n’écrit pas » ?

C.V. : La peur et l’angoisse sont les forces « d’occupation » qui m’empêchent d’écrire. Surtout l’angoisse – sans doute parce que je n’ai pas eu à vivre l’inimaginable d’une vraie terreur. Comme je l’écris, l’angoisse « fait corps /de votre corps » – « elle se glisse au-dedans », n’a pas à frapper, il n’y a pas de frontière possible entre zone occupée et zone libre. Il faut alors chercher quels fragments de langue pourraient ouvrir un espace échappant à l’occupation.

 

A.M. : Vous inventez des mots valises qui disent peut-être l’état paradoxal d’un espace-temps dans lequel on n’écrit pas mais qui semble se laisser écrire. Le « somveil » et « lémmeil » sont-ils des états de demi-conscience qui ouvrent à une somnolence vigilante ?

C.V. : Oui, bien sûr, ces moments, qui n’ont pas de nom propre, entre le sommeil et l’éveil sont parfois des « lieux » d’apparitions mentales singulières où se nouent spontanément les deux mondes étrangers que sont la conscience et l’inconscient. On peut dire que l’écriture leur appartient.

 

A.M. : Le livre s’ouvre sur la mention d’un « accident nucléaire » et se ferme sur celle d’un « accident nucléaire cérébral ». Est-ce le même événement pour lequel vous trouvez finalement l’adjectif pertinent ? Comment associer à cet accident sans doute terrible la « joie » et la « déambulation » qui l’accompagnent ?

C.V. : Le mot « nucléaire » fait référence au « noyau ». Ce sont les mots qui m’ont permis de nommer (si toutefois la poésie nomme) l’état dans lequel m’a mise une souffrance personnelle que je ne souhaite pas « raconter » (et elle n’a rien d’exceptionnelle, sinon pour moi). Écrire, pour moi, n’est pas « raconter ». Encore moins « raconter sa vie ». Écrire, si on y parvient, donne vie/forme à quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la « représentation ». Le « noyau » accidenté s’apparente à cette instance intérieure qui nourrit l’écriture

Quant à la joie, c’est celle qu’il peut arriver de retrouver « au dehors » – par exemple en marchant dans une forêt – quand le « dedans » n’est plus habitable, zone irradiée.

La « langue déambulatrice » du dernier poème est celle qui permettrait d’avancer encore, parcimonieusement et difficilement comme le déambulateur nécessaire lorsque marcher devient trop périlleux.

 

A.M. : Vous avez publié de très nombreux livres depuis une quarantaine d’années, un prochain est annoncé aux éditions Lanskine en 2025. Ce livre-ci semble dire qu’il n’y a jamais de temps morts, que la stérilité n’est pas une menace pour vous. Est-ce que ça écrit en vous-même quand vous n’écrivez pas ?

C.V. : Bien sûr qu’il y a des « temps morts » dans l’écriture. Souvent, peut-être toujours, lorsqu’un livre est terminé, il y a du temps mort, inerte, qu’on peut nommer pour se rassurer un temps de latence. Pour ma part, je ne dirais pas que « ça écrit en moi ». Ça peut rêver d’écrire, ceci ou cela, mais rêver d’écrire n’est pas écrire.

Plutôt que de stérilité c’est en effet de mort que je pourrais parler : et la mort est une certitude, le plus souvent imprévisible.

 

A.M. :  Vous notez p. 29 : « obligée d’aller/à la ligne avant la fin de la ligne/le souffle court/ce n’est pas une forme        on n’a pas de forme ». Comment présenteriez-vous la forme de ce dernier livre, et la forme des poèmes et des notes qui s’y inscrivent ? Vous avez dit dans un entretien récent accordé à la revue Contre-Allée que la forme était toujours la « naissance » elle-même…

C.V. : Dans les temps d’empêchement que j’ai commencé à vivre en écrivant Là où je n’écris pas, j’avais le sentiment, en effet, que le rythme de ces textes m’était imposé non pas, comme pour les livres précédents, par une exigence propre à eux, et à ce qu’ils avaient le désir de faire naître, mais, en effet, par ce que je nomme « le souffle court ». Je n’avais pas d’autre choix que de « faire avec » cette respiration-là.

Et je me rends compte que ce sont plutôt les lecteurs-lectrices qui ont bien voulu me donner leurs impressions qui me donnent à voir/sentir ce que j’ai écrit là, et qui est si fragile.

 

A.M. :  J’ai été très frappée, et très émue aussi, par la figure discrète et fragile de votre mère, qui semble-t-il traverse le recueil, alors que c’était plutôt votre grand-mère qui était au centre des ouvrages précédents. « ma mère m’est plus vivante et autre qu’elle ne l’a jamais été, vive ou morte ». On a l’impression que vous devez l’évoquer avec les mots les plus délicats et précis possible, comme si la langue pouvait aussi l’écraser dans un oubli destructeur. Votre mère est-elle de ceux qui écrivent en vous ?

C.V. : C’est une expérience que j’ai vécue au cours de l’écriture de ce livre, comme on peut chacun en vivre : celle, tout à coup, de vivre intérieurement et non pas par « identification » un des moments tragiques de sa vie. Votre question me fait comprendre que, ayant souvent pensé que j’écrivais « pour » elle – je veux dire à sa place, car c’est une femme, je le sais, qui aurait écrit si l’ordre social n’avait veillé à ce que cela ne puisse avoir lieu –, cette expérience m’a permis de la « mettre en vie » (non pas de la représenter) comme sujet unique, ainsi que chacun de nous l’est, et non pas comme un « objet » d’écriture.



Christiane Veschambre, Là où je n’écris pas, Editions Isabelle Sauvage, 2024, 17€