Dominique Meens, “Pêche à pied”, lu par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy déploie pour les lecteurs de Poesibao l’univers singulier de l’écrivain Dominique Meens, qui est aussi ornithologue amateur éclairé.


 

Dominique Meens, Pêche à pied, éditions Pontcerq, 192 p., 2024, 24,50€


« J’ai soixante-dix ans, et il y a quarante-cinq ans que je n’ai passé un jour sans écrire. Au tournant du siècle, j’ai décidé de donner ce qui me venait sur le champ que le comptable nomme grand livre… » [p. 154]

Discret polygraphe, Dominique Meens existe en tant qu’amateur éclairé en ornithologie, et il reste indéfectiblement ce guetteur des oiseaux et savant de leurs mœurs, ne cessant de témoigner en encyclopédiste doublé d’un dribbleur de syntaxe et de mots reconstruits, poète à sa façon comme à la nôtre, et il s’accompagne d’un accent volontiers déroutant. Pourquoi, il est vrai, toujours s’encombrer d’évidences ?
Bien davantage qu’un simple toqué partageur de ses observations, ce bavard par écrit, on le goûte ici en ses multiples notations, à propos des volatiles, certes, mais aussi de la vie qui va, des effets de la littérature, et du monde comme il refuse d’aller.

« Un chevreuil a aboyé sur mon passage, dans la zone où poussent peupliers et frênes. Le temps qu’il fait, sécheresse et chaleur, a-t-il avancé le rut ? La nuit n’a pas suffi à rafraîchir le bourg. Les goélands sont agités. Les premiers poussins ont éclos sur les toits pentus. En forêt, les premières couvées de mésanges volettent en famille, les petits aux trousses de leur géniteurs, les harcelant. Un couple de pigeons voudrait nicher à l’abri de mes volets. Et puis quoi encore ! »  [p. 71]

Jubilatoire de bout en bout, Meens soliloque, obstacles compris, c’est une sorte de prouesse en roue libre que cet opus composite. Rapide, l’écriture de Meens, parfois sautillante comme un oiseau au sol, écriture d’un faux ermite à qui il ne reste plus qu’à aimanter son rare lecteur, un collectionneur de cigognes, par exemple, ou un féroce latiniste. Un lecteur dont, à vrai dire, l’auteur ne se préoccupe guère, et il a bien raison. Agaçante parfois de virtuosité ou de son côté magister, pourtant on redemande de cette présence de vieux fou égaré dans un hall labyrinthique où il semble que personne ne daigne plus lui répondre, puisque c’est ici d’un livre qu’il s’agit, de ceux qui, au demeurant, ne se lisent plus beaucoup, parce qu’inclassables.

« Je suis ici sur le fil déchirant de la séparation, celui qui se révèle de barrer le fond aberrant blanc de l’insatisfaction sur lequel traînent les boues jaunasses du doute et de ses multitudes pétrolées. Wo es war, soll ich werden. Là où je panse, je ne suis pas ; là où je suie, je ne pense pas. Pas un « je » qui ne soit embrayeur ‒ corneille à bayer, âne à braire, à vous de choisir. » [p. 116]

Le signataire de cette Pêche à pied est évidemment fin et rusé, et il joue sans vergogne à faire la leçon sans attendre son tour, à faire le malin sans être jamais tout à fait sa propre dupe. Obsessionnel, il déroule son écriture sans lever le stylo, quitter le clavier, semble enclin à faire des blagues au kilomètre, de calibres divers (l’humour serait-il toujours d’abord pour soi ?). Et quand ça lui prend, Meens cherche des poux à ce brave Louis Calaferte, que plus personne ne lit (?), et c’est dommage. Du moins, il prononce son nom, lui. Et s’il évoque Thomas Bernhard, ce n’est pas pour oublier de dire que sous l’Autriche, que l’auteur du Naufragé croquait avec cruauté, c’était l’Europe tout entière, qui « préparaissait ». Et pendant qu’on y est, disons-le : « Aujourd’hui la France s’est mise à pétainiser partout comme elle pue. » [p. 59] Quelle ponctualité, en effet !

Une volubilité sans frein explique la fortuite gratuité d’assertions que l’auteur s’autorise parfois, non sans produire un effet de malice qui réjouit plus souvent qu’il n’attriste. L’usage gourmand de Jacques Lacan, pythie azimutée des temps modernes, favorise bien sûr le climat de possible imposture (à chacun le livre sacré de son manque !), mais c’est aussi un chemin où l’on n’a pas à faire le siège d’une raison trop certaine et trop confortable.

En quelques pages d’autobiographie accélérée, il peut nous embarquer, entre autres lieux, aux États-Unis, en Équateur (où il a vécu un an), en Espagne, à Tanger, à Ghardaïa, à Venise, où il a déposé un lot de cigarettes sur la tombe de Joseph Brodsky, tous ces périples non sans avoir attrapé quelque part la « femme de sa vie », juste avant le passage du « je » au « nous ». « Je n’ai jamais voyagé qu’en spectateur moyen », dit-il [p. 83]. De toute manière, là où il nous conduit, c’est là où il sait nous égarer :  « Je connais un endroit que je tiens secret auquel je conduis certains mais après les avoir un peu désorientés » [p. 77]

Ce volume éclaté est ponctué par trois séquences de quelques pages dessinées par Jim Skull à partir de traductions de poèmes de Velimir Khlebnikov par Dominique Meens lui-même, pas moins que l’ensemble titré Zoo dont nous connaissions notamment la traduction de Luda Schnitzer publiée jadis aux éditions L’Âge d’Homme (cf. Le pieu du futur). On sait que Khlebnikov écrivit ces poèmes au zoo de Moscou, qu’il les publia en 1909 dans son livre Le vivier des juges.
Surtout, le génial Khlebnikov (« notre maître en poésie », dixit Maïakovski) était lui aussi ornithologue, et sa langue révolutionnaire se voulait autant celle des oiseaux que celle des origines.
Et c’est maintenant sous la plume déhanchée de son « descendant » Meens qu’on peut lire des passages tels que celui-ci : « Un coucou passe ma part de ciel avec sa gueule d’épervier, venu du sud et filant vers les marais, au nord. Il chante deux fois, soit quatre « coucou ». Augures, dites-moi ! Le käki carélien, en Finlande, chantait en finnois « kuk kuu ». [p. 66]

Et c’est le même contemporain de notre époque écocidaire qui, volontiers politique, adresse à ce monde un cinglant diagnostic : « Je me dois d’écrire pour commencer que le nihilisme, au sens commun, celui de la négation têtue et radicale, est tout entier du côté de la société contemporaine, de l’ordre des choses actuel ; que les nihilistes sont aujourd’hui ceux qui prétendent gouverner les États, diriger les entreprises, contrôler les échanges ; que ces nihilistes trouvent des appuis jusque chez leurs opposants qui, par le moyen d’une formation insuffisante et falsifiée, ne se doutent de rien ; qu’ainsi, la critique résolue de cette prétendue civilisation qui a tout d’une barbarie, toujours au sens commun, est versée au compte d’un nihilisme de propagande, démontré par ce genre de question d’une indigence absolue : « Que proposez-vous donc, de retourner à l’âge des cavernes ? » Le nihilisme contemporain s’étend à l’ensemble des rapports sociaux et vient jusque dans nos bras égorger sœurs, frères, compagnes et camarades, amis et connaissances. La plainte est si forte que le nihilisme retournera la plainte et le plaignant : « Vous voilà isolé ? Vous l’avez bien cherché ! » sans que quiconque ne bronche, pas même le plaignant, qui cesse de se plaindre et se blinde, en effet. » [p. 121-122]

Jean-Claude Leroy

Dominique Meens, Pêche à pied, éditions Pontcerq, 192 p., 2024, 24,50 €