Poésie Moderne est une sorte d’ars poetica dans lequel Diane Seuss incarne la langue dans une oralité et inventivité réjouissantes.

Le Castor Astral a déjà publié un premier recueil de Diane Seuss, l’une des grandes voix de la poésie américaine contemporaine, couronnée par le prix Pulitzer en 2022. Si, dans Frank, la poétesse américaine revisitait le sonnet – comme l’a fait également Terrance Hayes, à peu près à la même époque – avec La poésie moderne, on trouve des poèmes en vers libre, d’une facture reconnaissable proche de la ballade. Il n’y a pas de recherche formelle stricte, et ce n’est pas un reproche qui est fait à cet ensemble. Le poème qui donne son titre au recueil est une sorte d’ars poetica mélancolique et ironique, dans lequel Diane Seuss évoque, à travers quelques noms (Roethke, Wallace Stevens, Gerard Manley Hopkins, William Carlos Williams, Sylvia Plath ou Emily Dickinson), non pas une lignée poétique, ni une appartenance, un héritage dont elle se revendiquerait, mais une formation par la lecture et la sensibilité, qu’elle conclut par ces vers :
Les livres étaient devenus plus, et moins, importants.
Nous en parlions, blottis par terre près de l’âtre.
Je me souviens surtout des paniers ronds en osier remplis
de pommes et de raisin de cuve, attirant les mouches à fruits.
Je ne me plains pas. Tout cela était plus que ce que je méritais.
La chèvre. La serre. La blonde dure à cuire et libérée
sur sa moto. Sula. Faire surface. « Dimanche matin »
Des prunes mûres. Mon éducation.
Comme pour Anne Sexton, la traduction de Sabine Huynh est soignée, personnelle, irriguée par sa propre sensibilité et, à ce que l’on devine, une manière de se reconnaître dans l’écriture d’une autre. Elle ne tire pas l’auteur vers elle, pour autant, même si on a l’impression de reconnaître son timbre de traductrice. Et ce timbre, c’est peut-être cette manière de sentir physiquement, émotionnellement les « écorchures » d’une autre, avant de le restituer par le langage.
On retrouve dans ce livre cette façon qu’a Diane Seuss d’assembler des choses qui, en apparence, n’ont rien à voir les unes avec les autres. Modern Poetry a été retenu comme l’un des cent livres de l’année 2024 à sa sortie par le New York Times. Il faut lire ce recueil comme une tentative de réponse, irrévérencieuse et originale, tantôt amusée et tantôt désabusée, à la question de l’utilité de la poésie. Le recueil se présente comme une « autobiographie lyrique postromantique » :
Mes connaissances en littérature, en histoire, sont inégales.
J’étais une étudiante pauvre, pas intéressée par les choses
dont je n’avais pas besoin, et je savais de quoi j’avais besoin,
et que le moment était venu de me les procurer.
Quand j’ai eu besoin de Keats, je l’ai eu. J’en ai lu assez
pour saisir où il voulait en venir, puis je me suis tournée vers son fantôme.
J’ai lu la majeure partie de l’œuvre de Joseph Conrad, ayant compris
que je pouvais trouver certaines choses répugnantes et en avoir quand même
besoin pour mon projet. Mon projet
c’était ma vie. Il n’y avait ni vision ni plan
d’ensemble. Il n’y avait que la recherche de ressources,
la plupart étaient pleines de vers
ou de poussière, comme les pommes sur le sol du verger,
et les meubles jetés sur le bord de la route.
Diane Seuss privilégie une forme de quasi-oralité dans l’écriture, ne rechignant pas devant certains termes crus, prosaïques, familiers. Ce n’est ni une facilité ni une pose. Pour elle, la poésie doit incarner quelque chose de vivant, inextricablement lié aux racines de l’existence et à une forme d’authenticité vécue :
Je parle d’un temps et d’un lieu particuliers.
Tout ce que je peux en dire c’est que c’était réel.
À travers cette quarantaine de poèmes, Diane Seuss entretient un dialogue avec certains poètes, certaines formes poétiques. Elle s’interroge à sa manière, iconoclaste, avec un reste de gouaille nourrie d’une culture autodidacte, sur l’écriture poétique :
Il y a une poésie de la rage et une poésie de l’espoir.
Chacune alimente l’autre, regarde dans le miroir et voit
l’autre. Ou brandit l’autre. N’est-ce pas amusant
d’imaginer l’espoir, un enfant en bas âge,
brandissant la rage au bout de son poing comme un gourdin ?
Il y a dans cette Poésie moderne un côté inventaire à la Prévert, dans les images, les associations convoquées dans les vers. Mais surtout, et c’est précieux, une liberté de ton, une sorte de fraîcheur intuitive, doublées par la richesse d’une culture qui s’est forgée hors des sentiers battus.
Cécile A. Holdban
Diane Seuss, La poésie moderne, traduction de Sabine Huynh, éditions Le Castor Astral, 2026, 134 p., 17,50€