Camille Loivier, « Je la suis devenue », lu par Marc Wetzel (III, 14, note de lecture)


Le malentendu des sexes voire de l’amour est sans doute invincible… mais demander réparation pour les corps est un devoir.


 




« Rogner les ailes des oiseaux pour qu’ils chantent
tailler les branches des arbres pour en faire des bonzaïs
réduire les pieds des filles

les forces néfastes maîtrisées
se transforment en antidote
écrit le prêtre

tout ce qui est naturel, libre et sauvage
est inconvenant

la beauté, il faut qu’elle souffre
c’est ainsi que l’on prend pouvoir » (p.105)

D’abord le titre de ce livre. « Je la suis devenue » … quoi ? « Sage », dit la Marceline du Mariage de Figaro. Quand ? « Sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison » précise-t-elle. Dans cette formidable scène (acte III, scène 16), celle de la reconnaissance surprise de son fils Figaro (grâce à une marque chirurgicale au bras), soudain, elle convoque sa vie réelle, son misérable et servile début. Elle était jeune, ignorante, démunie, prête à être circonvenue, achetée, salie. Son aventure forcée avec l’abuseur Bartholo (qui refuse tant d’années après toute responsabilité : « Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde », rétorque-t-il de son sinistre humour) se conclut par un fils secret, qu’elle se désole d’avoir négligé puis perdu. Devant lui, qu’elle retrouve, et tous les autres, qu’elle interpelle et houspille, son discours (si virulent que Beaumarchais l’avait retranché lors de la première représentation !) mérite complète citation :

« Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! Mais qu’il est dur de les expier après trente ans de vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiègent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées ! ».

Et Figaro, ayant profité d’un soupir pour lâcher sa bombe d’appoint (« Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle »), Marceline poursuit :

« Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! C’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister (…) Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire ; leurrées des respects apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour leurs biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah, sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié. »

L’actualité du propos allant de soi, on soulignera seulement le reproche cardinal : on l’aura empêché de penser sa vie en la privant des moyens d’accéder à la raison. C’est l’idée même des Lumières : la lucidité (dont Comte-Sponville dit qu’elle est « l’amour de la vérité, quand celle-ci n’est pas aimable ») n’est rien hors de la rationalité. On ne peut voir les choses comme elles sont que si l’on peut opposer leurs causes régulières à nos hâtives suppositions, et leurs effets réglés à nos vains espoirs. Or l’accès aux lois causales exige instruction et loisir requis pour une sûre advenue de la raison. Et l’on comprend ainsi le douloureux et farouche titre de ce livre.    

« Camille Loivier, flâneuse et vagabonde », dit la 4eme du livre, « sillonne les rues de son quartier en suivant les collages féministes sur les murs. La ville jusqu’alors muette, hostile, agressive devient parlante, généreuse, inclusive. Elle n’est plus objective, mais subjective, pleine d’émois et d’attention. Quelque chose a changé ». C’est, en effet, ce qui se passe, et qu’on suit et comprend avec elle : des femmes (probablement) ont collé çà et là, à Paris, des affichettes « engagées », militantes – souhaitant alerter, faire honte, mobiliser les regards qui passent – que des hommes (probablement) ont déchirées, arrachées, effacées. Ce que des femmes pensent (réprouvent, raillent et dénoncent) de leur conduite socio-sexuelle, des mâles vexés, indignés, humiliés (?) s’en vengent. Une paroi publique n’a pas, estiment nos scrupuleux virilistes, à accueillir de la pensée féminine : les tags normalement ahuris, le tout-venant des graffitis compulsifs, le tatouage proactif, projeté et portatif des conneries communes, ça oui, d’accord, la nullité d’existence s’expose où et comme elle peut, et vent et pluie (avant même les services communaux) se chargeront assez de dégrader, physiquement, la surface elle-même physique, et soumise à la physique, qui supporte les rebelles et anodins avis scotchés ou peints dans nos collectives artères. Mais

« Sois fière/ parle fort », « Le patriarcat tue », « Je souris/ si je veux », « Tu insistes/ tu violes », « On ne naît pas/ femme mais/ on en meurt », « À nos sœurs/ ouïghoures/ stérilisées de force », « Vous nous coupez la/ parole on la colle », « Notre silence les arrange/ notre colère les dérange », « Quand je sors je veux/ être libre pas courageuse », « Qui ne dit mot/ ne consent pas », « Pute/ est un métier/ pas une/ insulte », « À nos sœurcières », « Ta valeur ne dépend pas/ du regard des hommes »  et « On te/ croit »,

c’est autre chose. Autre chose, qui est slogans utiles et profonds, faisant penser ceux qui ne désiraient pas réfléchir, comme réfléchir ceux qui n’imaginaient pas penser. Car que voulaient dire ces formules ? D’abord que dans l’acte sexuel, l’homme et la femme (ou les partenaires présumés « actif » et « passif ») ne consentent pas à la même chose – donc que le consentement unisexe et tacite est une illusion. Ensuite que même la femme « consentante » fuit le viol et que même l’homme « de bonne volonté » conquiert son plaisir (ainsi, cette lecture murale frontale renverse de facto les attitudes premières : l’affiche féministe avance ses revendications en n’ayant rien à fuir, elle veut conquérir l’attention des violeurs virtuels, et perplexifier leurs avances ; et l’homme qui, de rage, de culpabilité ou de mépris, arracherait ces affiches n’agirait évidemment pas en conquérant de la propreté, de l’hygiène ou de la neutralité des murs urbains, mais devrait s’avouer fuir le miroir de lui-même malodorant et malcommode qu’on lui tend ainsi). L’affiche féminine l’aura forcé à fuir ce qu’il y comprend de lui, en faisant saisir à l’homme que ce qu’elle fuit légitimement (donc sans possible lâcheté), c’est ce qu’il désire qu’elle demeure, ce à quoi il souhaite la réduire : une beauté soumise, une chair ouvrable, un mystère tarifé.

« déchirées, c’est ce qui a été fait à nos vies
des corps de femmes
se décollent
– en miettes –
l’écriture sur le mur
a été remplacée
sourire forcé du vide » (p.57)

Bien sûr, l’affaire est délicate, l’erreur et le malentendu y sont tenaces. Aucune humanisation de la libido ne la rendra jamais charitable : la charité – et son patient service d’autrui – prétend aimer cela même qui ne le mérite pas ; la libido – et son impatiente pression –, tout à l’inverse, s’imagine mériter tout ce qu’elle sent désirable. On ne civilisera pas (sans risque, sans ridicule, sans contradiction) le cœur de la vie. Ensuite, séduction et insistance sont inséparables : plaire à un autre, c’est répéter ce qu’on pense l’intéresser et s’efforcer de lui suffire. Le harcèlement réduit la distance spatiale pour mieux tenir la temporelle, et son équivoque est indépassable : quoi de plus « fidèle » (à sa manière !) qu’un harcèlement ? Qui de plus « disponible » qu’un harceleur ? Comment préférer moralement l’indifférence et le dédain ? Enfin, il n’y a pas d’harmonie facile, gratuite, commune car la beauté a son prix (son loyer de rareté en ce monde ?), et son lien avec la souffrance reste obscur et dérangeant (un rite sacrificiel semble présider à l’advenue des belles formes, comme les folies pérennes et communes du tatouage, des scarifications, des mutilations et déformations rituelles du crâne, des lèvres, du nez, des oreilles, de la denture, du cou, des doigts, des pieds … l’indiquent. La beauté humaine survient en miracle douloureux, et on ne prend pouvoir sur elle qu’en la faisant souffrir en retour, écrivait donc l’auteure, comme le modelage cruel du « petit pied » de la femme chinoise – qui visait à modifier d’autrui jusqu’à son empreinte de pas ! – le montre :

« les pères voulaient vendre leurs filles
les mères emmaillotèrent leurs pieds
dans des tissus serrés
bientôt toutes les filles eurent leur démarche
entravée et claudicante

on put les vendre sans peine
elles ne s’enfuyaient plus
quand elles retiraient leurs bandelettes
qui s’étaient incrustées dans la peau
leur chair enflée et violacée
c’était pour se pendre
à la poutre du grenier
les pieds tuméfiés
au-dessus des souris qui dansaient » (p.101)

Malgré sa radicalité, Camille Loivier est l’anti-vandale (« Je cherche le passé des murs », p.26 – voilà son exclusive transgression !), elle dit une inépuisable détresse (« je sors de mon mutisme/ par le vide des murs/ avec/ la très vieille dame isolée/ dans l’abandon et seule/ qui se défenestre » (p.68), elle sait ce qui ne peut s’affronter (« mais ce sont les clefs qui gonflent les poches/ elles ont le pouvoir d’ouvrir et de fermer/ les trousseaux de clefs cliquètent/ sur les fesses des hommes/ ils peuvent ouvrir toutes les portes, elles/ sont en leur pouvoir, on ne peut y toucher », p.94) et fait le seul compromis d’amour possible : faire que la violence ne vous trouve pas, en s’en tenant à l’illimitable (« deux femmes s’aimaient/ leurs corps/ l’une dans l’autre/ étaient double/ des bras et des jambes/ à n’en plus finir/ innombrables doigts/ enveloppées de nuées/ revenues de tout », p.36). C’est qu’elle a connu l’enfer de devoir rougir de la honte des autres !

« un tremblement de ne pouvoir
– refuser –
une rougeur
(on nous l’inculque)
*
– mes pieds ne touchaient pas terre
quand il me prenait sur ses genoux – (…)
*  .
on n’a pas voulu rompre
se lever de table et dire
– qu’est-ce que tu fais ? –
l’œil noir on l’a jeté
tout est parti dans la nuit
dans le silence
on a fermé le sac avec un gros nœud
*
indulgence
on a accepté des choses que l’on n’aurait pas dû
accepter
*
on laisse sa fille
sur les genoux de celui qui la touche » (p.111-114)     


C’est donc d’abord, militance ou non, un livre courageux, émouvant et profond. Ce qu’on connaît nous paralyse ou asphyxie parfois ; mais on n’échappe jamais à ce qu’on ignore. Cette auteure fait savoir qu’elle a préféré savoir.

Marc Wetzel

Camille Loivier, Je la suis devenue, éditions Lanskine, 128 pages, mars 2026, 18€