Billy Dranty, “Décantation du brut”, lu par Mazrim Ohrti


Mazrim Ohrti invite ici le lecteur à le suivre dans l’exploration de cette décantation du brut menée par Billy Dranty


 

Billy Dranty, Décantation du brut, éditions du Canoë, 2024, 160 p. 16€


Billy Dranty, artiste brut (autant que pacifique), une fois de plus, laisse décanter son contre-désenchantement du monde. L’objet de sa parole est livré à lui-même, attaché à lui-même par une indéfectible foi dans l’errance, et fonce, tête directe dans le buffet de qui se veut un ami des mots comme on le revendique des bêtes. L’indécision certaine passerait pour un oxymore si sa parole s’inscrivait selon des repères communément admis. Mais la poésie de Billy Dranty, dans sa luxuriance, nous pousse à une solitude dans le sens d’un dialogue avec soi-même. Mettre le pied dans une : « Flaque d’après / prise au vent d’où / patauger comme unir. » ou voir l’horizon se « Tordre et renverser le point de mire. » sont peut-être des accidents de la réalité ou « l’envers du chemin quêté » de celle-ci. L’immédiateté de cette poésie contrebalance l’immédiateté du bruit du monde, la parole creuse et vulgaire qui envahit chaque instant, chaque espace du quotidien. Elle s’enracine par son côté physique, sa rumeur quasi plastique dans « Un vertige d’arrache cicatrisant au seuil du fil à jouer. » puis se libère dans une « Danse douce dans doser la mise osée de ruses (…) » Il y a non seulement matière mais mouvement.

C’est l’écho inavoué de nos voix saccagées, saturées, arides et brûlées mais aussi lumineuses, saillantes, donc divines, dont l’auteur se sert pour son avancée poétique, de recueil en recueil. Il ne faut pas craindre d’appeler cela : un style. Sous sa plume, l’écho devient la voix elle-même, vertigineuse, accrue par des allitérations tendues à mort, écartelée dans ses affects. Gare à qui ne sait pas tenir les murs en déambulant dans les livres de Billy Dranty, car fatalement il y aura des « Dégâts de gelures, / les temps recroquevillés dans la paume, / à contre-éventration de la page-demain. » Ce poète a choisi le labyrinthe comme abri de son expression singulière, dont il attend son lecteur à chaque tournant. Mais un labyrinthe sans but et surtout sans issue. De fait, un mystère ne révèle pas forcément une énigme.

Le livre s’ouvre par une « Disjonction des marges », un « Foudroiement des vertèbres / sur la poudre dressée. » Une lettre change et c’est tout l’univers qui bascule. Dès le début, on se sent happé par une poésie à lire au gueuloir. Mais à l’inverse de l’initiateur célèbre de cette méthode en vue de sa prose la plus juste possible, pour s’offrir en tant que lecteur le luxe de ses propres possibilités de bégaiement, de spasme, d’ébranlement jusqu’au dépouillement de son masque social incarné d’ordinaire par la langue de production. Cet exercice permet d’expérimenter son vitalisme détenteur d’une liberté créatrice en gésine, et comme tel, fait du bien.   

Billy Dranty aère ses visions comme l’attestent les diverses sections du livre (« Hors vision brute des décompositions »). Le vers est le plus souvent vertical, sans affectation ni compromission de genre. Le rythme se fonde sur le déboîtement, la dislocation du sens, que ce soit dans les petits poèmes des premières sections ou ceux plus longs, plus denses, des dernières sections à partir du « Derelictus ex machina ». Tantôt, rythme et mouvement engendrent un espace aux proportions harmonieuses, une source eurythmique malgré « Les eaux usées, / l’ose de crue, / l’écart. // Le creux, le / cul, la / caill / ass / e //. » L’immersion de la poésie noire dans la blanche perturbe moins celle-ci qu’elle tente un rééquilibrage des forces du monde au lieu de son expérience individuelle. Ce qui apparaît comme un coup de semonce sur une musique sous-jacente forme un chant qui agrémenterait magnifiquement « La grande beuverie ». Notons au passage le travail de ce daumalien malin, précisément exégète de René Daumal, mais aussi Roger Gilbert-Lecomte, Pierre Minet et d’autres… chez de fameux éditeurs. Comme eux en leur temps, Billy Dranty échappe aux règles d’une éducation poétique reproductible et typée. Tout le (Grand) jeu consistant en cela.

Mazrim Ohrti